Sastri lui demanda alors s’il ne voudrait pas adresser un Message à son peuple. Gandhi devait le désirer d’autant plus que, depuis son incarcération, sa voix était étouffée. Après sa condamnation, il avait envoyé au président du Congrès national indien une lettre pour ses compatriotes ; mais la lettre fut interceptée par le gouvernement, qui voulut l’amender : ce que Gandhi refusa. Tout autre, à sa place, eût donc, à l’heure d’une opération qui pouvait être mortelle, saisi cette occasion de faire savoir à son peuple ses suprêmes volontés. Mais, avec cet admirable sens de l’honneur chevaleresque, qui est un des traits les plus frappants du Mahâtmâ, et qui semble aujourd’hui presque anachronique, Gandhi refusa. Il se considérait comme lié au silence.

Il répondit à Sastri qu’il était prisonnier du gouvernement, et qu’il devait observer le code d’honneur du prisonnier. Il était censé mort civilement. Il n’avait pas de Message à donner…

A ce moment — il était dix heures du soir — la porte s’ouvrit. On vint le prendre pour le porter sur la table d’opération.

L’opération dura vingt minutes ; et un accident faillit la rendre fatale. Le patient venait d’être chloroformé, quand la lumière électrique s’éteignit. On courut chercher des lampes à huile, puis des lampes à incandescence. L’incision révéla un abcès caché, purulent et très profond. On dut laisser dans la plaie un tube de six pouces, pour vider le foyer d’infection. Gandhi supporta bien l’opération ; mais la nuit resta inquiétante.

Le lendemain, arrivèrent les fils de Gandhi, enfin prévenus, puis madame Gandhi. Et le pays entier fut, pendant quelques jours, en proie à un délire d’anxiété. Le président du Congrès de toute l’Inde, Mohamed Ali, fit décréter des prières nationales dans tout le pays pour le 18 janvier. De tous côtés, la libération de Gandhi fut demandée, même par des journaux du gouvernement. Il fallait sortir au plus tôt de la situation dangereuse où la vie menacée de Gandhi mettait ceux qui le tenaient prisonnier. Le 17 janvier, le gouverneur de Bombay fut mandé brusquement à Delhi, chez le vice-roi, lord Reading. La session de la nouvelle Assemblée législative indienne devait s’ouvrir à la fin du mois. On devait lui enlever ce sujet d’agitation. L’ordre de libération fut donné, le 4 février.

Et aussitôt, le Mahâtmâ, déchargé de ses scrupules, redevenu libre de sa voix comme de sa pensée, envoya un Message au président du Congrès de toute l’Inde (7 février)[157].

[157] Hindu, Madras, 8 février.


Il commence par regretter l’acte du gouvernement, qu’il ne saurait accepter comme une grâce.

« Je suis fâché que le gouvernement m’ait libéré prématurément, pour cause de maladie ; ce genre de libération ne peut me faire aucune joie, car je considère que la maladie d’un prisonnier n’offre pas de raison pour le mettre en liberté. »