Avec sa belle courtoisie, il remercie tous ceux — (sans oublier personne) — qui, à l’hôpital ou en prison, l’ont traité avec égards. Il se dit impropre, pour quelque temps encore, au travail actif. Il a besoin de semaines de repos. Il lui faut d’ailleurs un certain temps pour se remettre au courant de la situation nouvelle de l’Inde : car il est resté au secret depuis deux ans. Il n’en donne pas moins de fermes conseils, qui montrent que rien n’a changé de ses décisions premières et de son programme d’action.
Avant tout, il faut refaire l’union de toutes les forces de l’Inde. En son absence, elle a été ébranlée.
« Si peu que je connaisse la situation présente du pays, j’en sais assez pour voir que les problèmes nationaux sont bien plus embarrassants aujourd’hui qu’au temps de Bardoli. Sans l’unité des diverses races et religions, toute idée de Swaraj (home rule) est vide de sens. Cette unité, que je croyais presque atteinte en 1922, a gravement souffert, entre Hindous et Musulmans. Si nous voulons conquérir notre liberté, il faut resserrer un lien indissoluble entre les diverses communautés. Je ne vous demande pas d’actions de grâces pour ma guérison. Votre union me rendra la santé plus vite que tous les soins médicaux. Mon cœur a été accablé par ce que j’ai appris de vos dissentiments. Tant que ce fardeau pèsera sur moi, je ne puis prendre de repos. Je fais appel à tous ceux qui ont de l’amour pour moi. Unissez-vous ! Je sais que la tâche est difficile ; mais rien n’est difficile, si nous avons une foi vivante en Dieu. Hindous, mahométans, mettez fin à votre mutuelle méfiance ! C’est la faiblesse qui engendre la crainte, et la crainte la méfiance. Rejetons, l’un et l’autre, nos craintes ! Même, si l’un, seul, de nous cesse de craindre, nous cesserons de nous quereller. Je sais qu’au fond nous nous aimons comme des frères. Je vous demande de partager mon anxieuse volonté d’union… »
Quant à sa tactique de combat, elle reste la même. Deux ans de méditation solitaire n’ont fait que le convaincre davantage de son efficacité. En premier lieu, le rouet, comme seul remède contre le paupérisme. L’union des races. La disparition de « l’intouchabilité ». L’application méthodique de la Non-Violence en pensées, en paroles et en actions…
« Si nous exécutons fidèlement ce programme, nous n’aurons pas besoin de recourir à la Désobéissance civile. Mais je dois ajouter que mes méditations n’ont pas affaibli ma croyance en l’efficacité et la justice de la Désobéissance civile. Je soutiens qu’elle est une arme pour le droit, et le devoir d’une nation, quand son être vital est mis en péril. Je suis convaincu qu’elle comporte moins de dangers que la guerre. Et tandis que la Désobéissance civile, quand elle réussit, fait du bien aux deux partis, la guerre fait du mal à la fois au vainqueur et au vaincu. »
Sur la tactique du nouveau parti Swaraj, fondé par son ami C.-R. Das, il évite de se prononcer encore. Il se trouvait en face d’une situation politique nouvelle, qu’il voulait étudier, avant de la juger. Aux élections législatives de fin décembre, les Swarajstes (nationalistes indiens de gauche, partisans de la Non-Violence, mais dans le cadre des moyens parlementaires mis à leur disposition par la Constitution réformée) avaient conquis environ la moitié des 103 sièges électifs de l’Assemblée de toute l’Inde ; et dans les Conseils provinciaux, leur parti était devenu presque partout le plus fort[158]. Ils en avaient usé pour émettre aussitôt (dès la fin de décembre) une série de revendications et de résolutions : demande de suppression des lois oppressives, établissement immédiat d’un gouvernement autonome, convocation d’une conférence pour déterminer les principes d’une Constitution indienne, qui serait définitivement élaborée par la nouvelle Assemblée ; et même, fédération des peuples asiatiques pour l’émancipation de l’Asie. Gandhi ne pouvait méconnaître ces leçons des faits nouveaux. Surtout, l’estime et l’affection qu’il avait pour les chefs de ce mouvement, comme C.-R. Das, dont il connaissait la sincérité et la foi éprouvée, lui imposaient de ne point condamner, sans un sérieux examen, cette déviation à ses principes de Non-coopération.
[158] C. F. Andrews, dans un article du Manchester Weekly (1er février), ajoute que ce succès était d’autant plus remarquable que le parti Swaraj n’avait reçu du Congrès national la permission de prendre part aux élections que peu de jours avant le scrutin. Un très grand nombre de Non-Coopérateurs, qui voulaient suivre strictement les principes de Gandhi, étaient restés à l’écart des élections. Si toute l’armée des Non-Coopérateurs s’était entendue pour l’action électorale, leur victoire eût été écrasante.
« Vous n’attendrez pas de moi, dit-il, une opinion sur la question délicate de l’élection des membres du Congrès aux Conseils législatifs et à l’Assemblée. Bien que je n’aie aucunement changé d’opinion sur le boycott des conseils, des tribunaux et des Écoles du gouvernement, je n’ai point de faits qui me permettent d’arriver à un jugement sur ces modifications de tactique. Je ne veux exprimer aucune opinion, avant d’avoir pu discuter avec nos illustres compatriotes qui, dans l’intérêt du pays, se sont crus tenus de recommander la cessation du boycott des corps législatifs. »
Il termine en affirmant, une fois de plus, qu’il ne combat pas les Anglais, mais leur gouvernement et leur système politique d’oppression.