Nous devons, une fois de plus, clore ce chapitre en pleine action, — nous réservant d’en suivre le récit, dans de nouvelles éditions du livre. Nous en restons, à l’heure où les Swarajstes indiens viennent de rejeter, à l’Assemblée, le budget proposé, — à titre de simple manifestation de principe, et afin d’avertir le gouvernement qu’il doit dorénavant compter avec eux. Ils attendent les propositions de l’Angleterre.

Ces propositions viendront-elles ? Et surtout, viendront-elles à temps ? Il ne semble pas que le ministère travailliste soit plus disposé que les précédents à accorder le Home Rule à l’Inde ; et le message de Ramsay Macdonald a déçu, non pas tant l’auteur de ce livre, qui n’a plus beaucoup d’illusions sur la politique européenne, — que de nombreux amis de l’Inde et de l’Angleterre. Nous reconnaissons que la question est tragique pour toutes les deux. L’Angleterre a ruiné l’Inde, à son profit. Mais si elle rendait à l’Inde l’indépendance politique et économique, ce serait aux ouvriers des manufactures de Manchester d’être ruinés à leur tour. Un Gandhi est des très rares hommes capables de s’élever au-dessus des intérêts d’un seul des partis en lutte et de vouloir chercher le bien de tous les deux. Mais il faut qu’en Angleterre il trouve des adversaires de sa hauteur et de sa compréhension. En sera-t-il ainsi ? Que le veuille le bon génie du peuple britannique !

En tout cas, l’Angleterre n’est plus portée à mésestimer la force de son adversaire et l’efficacité de l’arme qu’il emploie : la Non-Violence. Pour les politiques européens qui seraient tentés encore de méconnaître la valeur combative de celle-ci, je citerai, pour finir, ces extraits d’une étude du très intelligent et très positif journal libéral anglais, non suspect de sympathies gandhistes, le Manchester Guardian Weekly (15 février).

« Réfléchissons à la force extraordinaire de l’arme politique qui, dans les dernières années, est venue en usage, sous la forme de l’inertie absolue. La première démonstration dangereuse qui en ait été faite sur une grande échelle, le fut par les Suffragettes, dans leurs grèves de la faim. Le Sinn Fein était, primitivement, une organisation pour la résistance absolument passive ; elle traitait comme inexistant tout ce qui était anglais en Irlande : les tribunaux, les postes, le percepteur et l’agent de police… Aujourd’hui, le Punjab est le laboratoire où s’expérimente la force explosive de cet étrange et nouvel explosif, qui n’explose pas, mais qui peut mettre hors de combat. C’est une maxime libérale, que tout gouvernement doit reposer sur le consentement des gouvernés. Dans le monde moderne, même dans l’Inde, il commence à sembler que n’importe quel gouvernement peut être disloqué, si un nombre considérable de ses sujets s’organisent pour ne faire aucun acte positif afin de l’aider, — même pas de manger dans ses prisons. Le ministère de l’Intérieur était à bout de ressources, quand la guerre suspendit les grèves de la faim des femmes ; et le gouvernement du Penjab est-il bien sûr maintenant de ce qu’il doit faire ? Notre habitude à tous a été jusqu’ici de considérer la résistance purement passive, le simple refus d’accomplir même les rudiments de la coopération civique, comme une arme inévitablement inefficace, en dernier ressort, en face de la force accablante résolument employée. Bien que la question ne soit pas encore éclaircie, il est possible que nous ayons à réviser nos conceptions de la force politique, et à reconnaître dans des préceptes comme celui de « PRÉSENTER L’AUTRE JOUE » l’indication d’une action politique effective, et non pas simplement, comme a dit Bacon, un principe de « MORALITÉ ABSTRAITE ET MONACALE ».

R. R.

Fin mars 1924.

L’auteur de ce livre, qu’il vient de reviser, après la cinquantième édition, d’après les notes de ses amis indiens, croit bon de résumer en quelques lignes les événements accomplis depuis 1924 dans le parti gandhiste, et la situation dans l’Inde, en juin 1926.

A sa sortie de prison, et après sa convalescence, Gandhi fut élu président du Congrès de toute l’Inde, pour l’année 1925. Sans modifier ses principes fondamentaux, et tout en se refusant personnellement à toute « coopération », il céda aux instances d’une section de Swarajstes, et, dans l’intérêt de la cause indienne, il permit à ceux de son parti qui le désiraient, de coopérer, en rentrant dans les Conseils législatifs du gouvernement anglo-indien. Il continua surtout à travailler pour le rétablissement de l’unité hindoue-musulmane (tâche difficile, car le gouvernement britannique fomente la discorde), à développer la fabrication du khaddar (tissu indigène), et à lutter contre l’intouchabilité : (ici, les gandhistes ont remporté une victoire signalée, dans l’État de Travancore).

A l’expiration de sa présidence, fin 1925, Gandhi fut remplacé par sa disciple, la poétesse hindoue, Mrs Sarojini Naïdu. Depuis, il a momentanément renoncé à l’activité politique directe. Retiré dans son Ashram (monastère) de Sabarmati, il se consacre à la méditation, à l’éducation des enfants, et à la direction des disciples, ainsi qu’à la propagande du khaddar. Il est un chef religieux, la plus haute autorité morale de l’Inde. Les chefs des partis Swarajstes viennent dans sa retraite lui demander conseil ; et dans ses deux revues : Navajiran et Young India, il fait entendre régulièrement sa voix, qui montre le chemin et maintient fermement les principes.