—Est-ce que c'est trop demander?... On m'a dit souvent que c'était égoïste; et moi, je me dis quelquefois: «À quoi est-ce qu'on a droit?...» Quand on voit tant de misères, tant de peines, autour de soi, on n'ose pas réclamer... Mais, malgré tout, mon cœur réclame et crie: «Si, j'ai droit, j'ai droit à un peu, à un petit peu de bonheur...» Dites-moi bien franchement: est-ce que c'est égoïste? Vous trouvez cela mal?
Il fut saisi d'une pitié infinie. Ce cri du cœur, ce pauvre petit cri naïf, le remua jusqu'à l'âme. Les larmes lui vinrent aux yeux. Côte à côte sur le banc, appuyés l'un sur l'autre, ils sentaient la chaleur de leurs jambes. Il eût voulu se tourner, la prendre dans ses bras. Il n'osait pas remuer, de peur de ne plus être maître de son émotion. Ils regardaient, immobiles, devant eux, à leurs pieds. Très vite, à voix ardente et basse, sans presque remuer les lèvres, il dit:
—Ô mon cher petit corps! Ô mon cœur! Je voudrais tenir vos petits pieds dans mes mains, sur ma bouche, je voudrais vous manger toute...
Sans bouger, et très vite et tout bas, comme lui, elle dit, pleine de trouble:
—Fou! Petit fou!... Silence!... Je vous supplie...
Un promeneur âgé passa lentement devant eux. Ils sentaient leurs deux corps se fondre de tendresse...
Plus personne dans l'allée. Un moineau ébouriffé s'ébrouait dans le sable. La fontaine égrenait ses claires gouttelettes. Timidement, leurs visages se tournèrent l'un vers l'autre; et à peine leurs regards se furent-ils touchés que, d'un élan d'oiseaux, leurs bouches se joignirent, peureuses et pressées, et puis elles s'envolèrent. Luce se leva, partit. Il s'était levé aussi. Elle lui dit: «Restez.»
Ils n'osaient plus se regarder. Il murmura:
—Luce... Ce petit peu... Ce petit peu de bonheur... dites, maintenant, on l'a!