Le temps interrompit les goûters de la fontaine aux moineaux. Le brouillard vint voiler le soleil de février. Mais il ne pouvait éteindre celui qu'ils portaient dans le cœur. Ah! il pouvait bien faire tous les temps qu'on voudrait: froid, chaud, pluie, vent, neige, ou soleil! Ce serait toujours très bien. Et même ce serait mieux. Car lorsque le bonheur est à l'âge de croissance, le plus beau de tous les jours est toujours aujourd'hui.

Le brouillard leur fut un bienveillant prétexte à ne plus se quitter, d'une partie de la journée. On risquait moins d'être vus.—Il allait, le matin, l'attendre à l'arrivée du tram, et il l'accompagnait dans ses courses à travers Paris. Il avait le collet de son pardessus relevé. Elle avait une toque de fourrure, son boa frileusement roulé jusqu'au menton, une voilette bien serrée, où ses lèvres qui bombaient faisaient un petit rond. Mais la meilleure voilette était l'humide réseau de la brume protectrice. Elle était comme une cendre, dense, grise, avec des phosphorescences jaunes. On ne voyait point à dix pas. Elle devenait plus épaisse, à mesure qu'on descendait les vieilles rues perpendiculaires à la Seine. Ami brouillard, où le rêve s'étire entre des draps glacés et frissonne de plaisir! Ils étaient comme l'amande dans la gaine du fruit, comme la flamme enfermée dans la lanterne sourde. Pierre tenait serré le bras gauche de Luce; ils allaient du même pas, à peu près de la même taille, elle un peu plus grande, pépiant à mi-voix, leurs figures toutes proches: il eût voulu baiser le petit rond humide de la voilette.

Elle allait vendre chez le marchand de «faux-vieux» qui les lui commandait, «ses navets», ses «petites raves», comme elle disait. Ils n'étaient jamais très pressés d'arriver, et, sans le faire exprès (au moins, ils l'assuraient), prenaient par le plus long, en mettant leur erreur sur le compte du brouillard. Quand, à la fin pourtant, le but venait à eux, malgré tous les efforts faits pour le dépister, Pierre restait à distance. Elle entrait dans la boutique. Il attendait au coin de la rue. Il attendait longtemps, et il n'avait pas chaud. Mais il était content d'attendre, de n'avoir pas chaud, et même de s'ennuyer, parce que c'était pour elle. Enfin, elle ressortait, et vite elle accourait, souriante, attendrie, s'inquiétant s'il n'était pas glacé. Il voyait à ses yeux quand elle avait réussi, et il s'en réjouissait, comme si c'était lui qui avait gagné. Mais le plus souvent, elle revenait, les mains vides; il fallait retourner deux ou trois jours de suite, pour obtenir d'être payée. Bien heureuse, quand on ne lui rendait pas la commande avec des rebuffades! Aujourd'hui, par exemple, on lui avait fait une scène pour une miniature peinte d'après la photo d'un brave homme décédé, qu'elle n'avait jamais vu. La famille s'indignait qu'elle n'eût pas mis la teinte exacte des yeux et des cheveux. Il fallait recommencer. Comme elle était disposée à voir plutôt le côté comique de ses mésaventures, elle en riait bravement. Mais Pierre ne riait pas. Il était furieux.

—Crétins! Triples crétins!

Quand Luce lui montrait les photos qu'elle devait recopier en couleur, il fulminait de mépris—(Ah! comme elle s'amusait de sa fureur comique!)—contre ces têtes d'imbéciles, figées en des sourires solennels. Que les chers yeux de Luce s'appliquassent à refléter, ses mains à retracer l'image de ces mufles, lui semblait une profanation. Non, c'était révoltant! Les copies des musées valaient encore mieux. Mais il n'y fallait plus compter. Les derniers musées fermaient, et n'intéressaient plus le client. L'heure n'était plus aux Vierges et aux anges, mais aux poilus. Chaque famille avait le sien, mort ou vivant, plus souvent mort, et voulait éterniser ses traits. Les plus riches, en couleurs; ouvrage assez bien payé, mais qui devenait rare; il ne fallait pas faire la difficile. À défaut, il ne restait plus, pour le moment, que l'agrandissement de photos, à des prix dérisoires.

Le plus clair de ceci, c'est qu'elle n'avait plus de raisons de s'attarder à Paris: plus de copies au musée; il ne s'agissait que de venir au magasin prendre et rapporter les commandes tous les deux ou trois jours; le travail pouvait s'exécuter chez soi. Cela ne faisait pas trop l'affaire des deux enfants. Ils continuaient d'errer dans les rues, ne pouvant se décider à reprendre le chemin de la station.

Comme ils se sentaient las et que la brume glacée les pénétrait, ils entrèrent dans une église; et là, bien sagement, assis dans le coin d'une chapelle, ils parlaient à voix basse des petites choses banales de leur vie, en regardant les vitraux. De temps en temps, le silence se faisait; et leur âme, délivrée des paroles (ce n'était pas le sens des mots qui les intéressait, mais leur souffle de vie, comme les furtifs contacts d'antennes frémissantes), leur âme poursuivait un autre dialogue plus grave et plus profond. Le rêve des vitraux, l'ombre des piliers, le bourdonnement des psalmodies, se mêlaient à leur songe, évoquaient les tristesses de la vie qu'ils voulaient oublier, et la nostalgie consolatrice de l'infini. Bien qu'il fût près de onze heures, un crépuscule jaunâtre remplissait le vaisseau, comme l'huile d'une burette sainte. D'en haut, de très loin, venaient d'étranges lueurs, la sombre pourpre d'une verrière, rouge flaque sur les violettes, des figures indistinctes, encerclées par les noires ferrures. Dans le haut mur de nuit, le sang de la lumière faisait une blessure...

Brusquement, Luce dit:

—Est-ce que vous devez être pris?