Il s'enfonça dans l'ombre, avec le train qui fuyait, et il ferma les yeux...
Lorsqu'il les rouvrit,—à quelques pas de lui, séparée par deux corps étrangers, était une jeune fille, qui venait de monter. D'abord, il ne vit d'elle que le délicat profil, sous l'ombre du chapeau, une boucle blonde sur la joue un peu maigre, une lumière posée sur la suave pommette, la ligne fine du nez et de la lèvre retroussée, et la bouche entr'ouverte qui palpitait encore de la course pressée. Par la porte de ses yeux, en son cœur elle entra, elle entra tout entière; et la porte se referma. Les bruits du dehors se turent. Le silence. La paix. Elle était là.
Elle ne le regardait pas. Elle ne savait même pas encore qu'il existât. Et elle était en lui! Il tenait son image, muette, blottie en ses bras, et n'osait respirer, de peur que son souffle ne l'effleurât...
À la station suivante, une bousculade. Les gens se ruaient en criant dans le wagon déjà plein. Pierre se trouva poussé, porté par la vague humaine. Au-dessus de la voûte, sur la Ville, là-haut, des détonations sourdes. Le train repartit. À cet instant, un homme affolé, qui se couvrait le visage de ses mains, descendait l'escalier de la station et vint rouler en bas. On eut encore le temps de voir le sang qui coulait au travers de ses doigts... Le tunnel et la nuit, de nouveau... Dans le wagon, des cris d'effroi: «Les Gothas sont venus!...» Dans l'émotion commune qui fondait en un seul ces corps entassés, sa main avait saisi la main qui le frôlait. Et quand il leva les yeux, il vit que c'était Elle.
Elle ne se dégagea point. À la pression de ses doigts, les doigts répondaient émus, un peu crispés, et puis s'abandonnèrent doux, brûlants, sans bouger. Ils restèrent ainsi, dans l'ombre protectrice, leurs mains comme deux oiseaux blottis dans le même nid; et le sang de leur cœur coulait, en un seul flot, par la chaleur des paumes. Ils ne se dirent pas un mot. Ils ne firent pas un geste. Sa bouche effleurait presque la boucle sur la joue et le bout de l'oreille. Elle ne le regardait pas. À deux stations de là, elle se délia de lui qui ne la retenait pas, glissa entre les corps, partit sans l'avoir vu.
Quand elle eut disparu, il pensa à la suivre... Trop tard. Le train roulait. À l'arrêt qui suivit, il remonta à la surface. Il retrouva l'air nocturne, le frôlement invisible de quelques plumes de neige, et la Ville, effrayée, amusée de sa peur, sur laquelle très haut, planaient les oiseaux guerriers. Mais il ne voyait rien que celle qui était en lui; et il rentra, tenant la main de l'inconnue.
Pierre Aubier habitait chez ses parents, près du square de Cluny. Son père était magistrat; son frère, plus âgé de six ans, s'était engagé, au début de la guerre. Bonne famille bourgeoise, bien française, braves gens affectueux et humains, n'ayant jamais osé penser par eux-mêmes, et, très probablement, ne se doutant même pas de ce que cela pouvait être. Profondément honnête, ayant une haute idée des devoirs de sa charge, le président Aubier eût rejeté, indigné, comme la suprême injure, le soupçon que ses jugements pussent être dictés par d'autres considérations que celles de l'équité et la voix de sa conscience. Mais la voix de sa conscience n'avait jamais parlé (disons mieux: chuchoté) contre le gouvernement. Elle était née fonctionnaire. Elle pensait en fonction de l'État, variable, mais infaillible. Les pouvoirs établis se revêtaient pour lui d'une évidence sacrée. Il admirait sincèrement les âmes de bronze, les grands magistrats libres et inflexibles du passé; et peut-être secrètement se croyait-il de leur lignée. C'était un tout petit Michel de l'Hospital, sur qui avait passé un siècle de servitude républicaine.—Quant à Madame Aubier, elle était aussi bonne chrétienne que son mari était bon républicain. Aussi sincèrement, honnêtement qu'il se faisait l'instrument docile du pouvoir contre toute liberté qui ne fût pas officielle, elle mêlait ses prières, en toute pureté de cœur, aux vœux homicides que formaient pour la guerre, en chaque pays d'Europe, les prêtres catholiques, les pasteurs protestants, les rabbins et les popes, les feuilles et les gens bien pensants de ce temps.—Et tous deux, père et mère, adoraient leurs enfants, n'avaient, en vrais Français, que pour eux d'affection profonde, essentielle, leur eussent tout sacrifié, et, pour faire comme les autres, les sacrifiaient sans hésiter. À qui? Au dieu inconnu. En tous temps, Abraham a mené Isaac au bûcher. Et sa glorieuse folie reste encore un exemple pour la pauvre humanité.
À ce foyer de famille, comme c'est le cas souvent, l'affection était grande, et l'intimité nulle. Comment les pensées pourraient-elles se communiquer librement de l'un à l'autre, lorsque chacun évite de voir au fond de la sienne? Quoi qu'on sente, on sait qu'il faut réserver certains dogmes; et si c'est une gêne déjà quand les dogmes sont assez discrets pour rester dans leurs limites tracées (c'était le cas, en somme, pour ceux de l'au-delà), que dire lorsqu'ils prétendent se mêler à la vie, la régir tout entière, ainsi que font nos dogmes laïques et obligatoires! Allez donc oublier le dogme de la Patrie! La nouvelle religion faisait rétrograder à l'Ancien Testament. Elle ne se contentait pas de dévotions des lèvres et d'innocentes pratiques, hygiéniques, ridicules, comme la confession, le maigre du vendredi, le repos du dimanche, qui avaient excité la verve de nos «philosophes», aux temps où le peuple était libre,—sous les rois. Elle voulait tout, elle ne se satisfaisait pas de moins: l'homme tout entier, son corps, son sang, sa vie et sa pensée. Son sang surtout. Depuis les Aztèques du Mexique, jamais la divinité ne s'était ainsi gorgée. Il serait profondément injuste de dire que les croyants n'en souffraient pas. Ils souffraient, mais croyaient. Ô mes pauvres frères hommes, pour qui la souffrance même est une preuve du divin!... M. et Mme Aubier souffraient comme les autres, et, comme les autres, adoraient. Mais on ne pouvait demander à un adolescent cette abnégation du cœur, des sens et du bon sens. Pierre eût voulu comprendre au moins ce qui l'opprimait. Que de questions le brûlaient, qu'il ne pouvait pas dire! Car le premier mot de toutes était: «Mais si je n'y crois pas!»—Un blasphème déjà.—Non, il ne pouvait parler. Ils l'eussent regardé, avec une stupeur effrayée, indignée, avec peine, avec honte. Et comme il était à cet âge plastique, où l'âme, d'écorce trop tendre, se ride aux moindres souffles qui viennent du dehors et, sous leurs doigts furtifs, se modèle en frémissant, il se sentait d'avance, lui-même, triste et honteux. Ah! comme ils croyaient tous! (Mais est-ce qu'ils croyaient, tous?) Comment faisaient-ils donc?—On n'osait le demander. À ne pas croire, seul, au milieu de tous qui croient, on est comme quelqu'un à qui manque un organe, peut-être superflu, mais que tous les autres ont; et rougissant, on cache aux yeux sa nudité.