Le seul qui pût comprendre les angoisses du jeune garçon était son frère aîné. Pierre avait pour Philippe cette adoration, qu'ont souvent les petits (mais qu'ils cachent jalousement) pour l'aîné, frère ou sœur, compagnon étranger, parfois même vision d'une heure, disparue,—qui réalise, à leurs yeux, le rêve tout ensemble de ce qu'ils voudraient être et de ce qu'ils voudraient aimer: ardeurs chastes et troubles de l'avenir aux courants mêlés. Le grand frère s'était aperçu de ce naïf hommage, et il en était flatté. Naguère, il tâchait de lire dans le cœur du petit et le lui expliquait, avec des ménagements: car, bien que plus robuste, il était, comme lui, de cette pâte fine qui, chez les meilleurs hommes, garde un peu de la femme, et qui n'en rougit pas. Mais la guerre était venue et l'avait arraché à sa vie de travail, à ses études de sciences, à ses rêves de vingt ans, et à l'intimité avec le jeune frère. Il avait tout laissé, dans l'idéalisme enivré du début, comme un grand oiseau fou, qui se lance dans l'espace, avec l'illusion héroïque et absurde que son bec et ses serres mettront fin à la guerre et restaureront sur terre le règne de la paix. Depuis, le grand oiseau était, deux ou trois fois, rentré au nid; à chaque fois, hélas, un peu plus déplumé. Il était revenu de bien des illusions, mais il s'en trouvait trop mortifié pour le dire. Il avait honte d'y avoir cru. Sottise de n'avoir pas su voir la vie comme elle est! Il s'acharnait maintenant à la désenchanter, et, quelle qu'elle fût, stoïque, à l'accepter. Il ne se châtiait pas seulement lui-même; une souffrance mauvaise le poussait à châtier ses illusions dans le cœur du jeune frère, où il les retrouvait. Au premier retour, quand Pierre était accouru, brûlant de son âme emmurée, tout de suite il fut glacé par l'accueil de l'aîné, certes affectueux toujours, mais, avec, dans le ton, je ne sais quelle âpre ironie. Les questions qui se pressaient sur ses lèvres furent, à l'instant, refoulées. Philippe les voyait venir, et d'un mot, d'un regard, les fauchait. Après deux ou trois tentatives, Pierre, le cœur serré, se replia. Il ne reconnaissait plus son frère.
L'autre le reconnaissait trop. Il reconnaissait en lui ce que naguère il était et ce qu'il ne pouvait plus être. Il le lui faisait payer. Il en avait regret, après, mais il n'en montrait rien, et il recommençait. Tous deux souffraient; et, par un malentendu trop fréquent, leur souffrance si proche, qui aurait dû les unir, les éloignait. La seule différence entre eux était que l'aîné la savait proche, et que Pierre se croyait seul avec elle, sans nul à qui s'ouvrir.
Que ne se tournait-il donc vers ceux de son âge, ses compagnons d'école? Il eût semblé que ces adolescents auraient dû se resserrer et s'être mutuellement un appui. Mais il n'en était rien. Une triste fatalité les tenait au contraire épars, disséminés en petits groupes, et, même à l'intérieur de ces groupes minuscules, distants et réservés. Les plus vulgaires avaient, les yeux fermés, plongé, tête la première, dans le courant guerrier. Le plus grand nombre s'en écartaient, et ils ne se sentaient aucune attache avec les générations qui les avaient précédés; ils ne partageaient en rien leurs passions, leurs espoirs et leurs haines; ils assistaient à l'action frénétique, comme des hommes à jeun regardent ceux qui ont bu. Mais que pouvaient-ils contre elle? Beaucoup avaient fondé de petites revues, dont la vie éphémère s'éteignait, aux premiers numéros, faute d'air; la censure faisait le vide; toute la pensée de France était sous la cloche pneumatique. Les plus distingués d'entre ces jeunes gens, trop faibles pour se révolter et trop fiers pour se plaindre, se savaient livrés d'avance au couteau de la guerre. En attendant leur tour à l'abattoir, ils regardaient et jugeaient en silence, chacun pour soi, avec un peu de mépris et beaucoup d'ironie. Par réaction dédaigneuse contre la mentalité du troupeau, ils s'étaient rejetés dans une sorte d'égotisme intellectuel et artistique, un sensualisme idéaliste, où le moi pourchassé revendiquait ses droits contre la communion humaine. Dérisoire communion, qui ne se manifestait à ces adolescents que sous les espèces du meurtre accompli et subi en commun! Une expérience précoce avait flétri leurs illusions: ils avaient vu ce que valaient ces illusions chez leurs aînés, et qu'eux qui n'y croyaient pas, ils les payaient de leur vie. Leur confiance était atteinte en ceux même de leur âge, dans l'homme en général. Au reste, il en coûtait de se confier, en ce temps! Chaque jour apprenait quelque dénonciation de pensées, d'entretiens intimes, par un mouchard patriotique, dont le pouvoir honorait et stimulait le zèle. Aussi, ces jeunes gens, par découragement, par dédain, par prudence, par sentiment stoïque de leur solitude d'esprit, se livraient peu les uns aux autres.
Pierre ne pouvait trouver chez eux l'Horatio, que cherchent les petits Hamlets de dix-huit ans. S'il avait horreur d'aliéner sa pensée à l'opinion publique (cette fille publique), il avait besoin de l'unir librement à des âmes de son choix. Il était trop tendre pour pouvoir se contenter de soi. Il souffrait de la souffrance universelle. Elle l'écrasait par sa somme de douleur, qu'il s'exagérait:—car si l'humanité la supporte, malgré tout, c'est qu'elle a le cuir plus dur que n'est la peau nouvelle d'un frêle adolescent.—Mais ce qu'il ne s'exagérait pas, et ce qui l'accablait encore plus que la souffrance du monde, c'en était l'imbécillité.
Ce n'est rien de souffrir, ce n'est rien de mourir, si l'on en voit le sens. Le sacrifice est bien, quand on comprend pourquoi. Mais quel est le sens du monde et de ses déchirements, pour un adolescent? En quoi, s'il est sincère et sain, peut-il s'intéresser à la grossière mêlée des nations affrontées, comme des béliers stupides, au-dessus d'un abîme où ils vont tous rouler? La route était pourtant assez large pour tous. Pourquoi donc cette rage de se détruire soi-même? Pourquoi ces patries d'orgueil, ces États de rapines, ces peuples auxquels on apprend le meurtre, comme un devoir! Mais pourquoi la tuerie, partout entre les êtres? Ce monde qui s'entremange? Pourquoi le cauchemar de cette chaîne monstrueuse et sans fin de la vie, dont chacun des anneaux enfonce la mâchoire dans la nuque de l'autre, se repaît de sa chair, jouit de sa douleur, et vit de sa mort? Pourquoi la lutte et pourquoi la douleur? Pourquoi la mort? Pourquoi la vie? Pourquoi? Pourquoi?...
Ce soir, quand l'enfant rentra, le pourquoi s'était tu.
Rien n'avait changé, pourtant. Il était dans sa chambre, encombrée de papiers et de livres. Autour, les bruits familiers. Dans la rue, le clairon qui sonnait la fin de l'alerte. Dans l'escalier, le bavardage satisfait des locataires, remontant de la cave. À l'étage au-dessus, la promenade maniaque du vieux voisin, qui attendait depuis des mois son fils disparu.—Mais dans sa chambre n'étaient plus ses soucis embusqués, qu'il y avait laissés.
Il arrive parfois qu'un accord incomplet sonne, d'une façon rauque; il laisse l'esprit inquiet, jusqu'au moment où une note s'y ajoute qui opère la fusion des éléments hostiles ou froidement étrangers, comme des visiteurs qui ne se connaissent point et attendent d'être présentés. Aussitôt, la glace est rompue, et l'harmonie coule d'un membre à l'autre. Cette chimie morale, un tiède et furtif contact venait de l'opérer. Pierre n'avait pas conscience de la cause du changement; il ne songeait pas à l'analyser. Mais il sentait que l'hostilité habituelle des choses s'était brusquement amortie. Une douleur lancinante à la tête vous habite depuis des heures: soudain, on s'aperçoit qu'elle n'est plus là; comment est-elle partie? À peine si les tempes bourdonnent encore du souvenir... Pierre restait en défiance devant ce calme nouveau. Il le soupçonnait de cacher, sous une trève passagère, un retour plus cruel du mal qui reprend haleine. Il connaissait déjà les répits que l'art procure. Quand pénètre en nos yeux la divine proportion des lignes et des couleurs, ou dans le creux voluptueux de la coquille sonore les beaux jeux variés des accords qui s'égrènent et se nouent, selon les lois des nombres harmonieux, la paix se fait en nous et la joie nous inonde. Mais c'est un rayonnement qui nous vient du dehors; on dirait d'un soleil dont les feux lointains nous tiennent suspendus, fascinés, au-dessus de notre vie. Il ne dure qu'un temps; et ensuite on retombe. L'art n'est jamais qu'un oubli passager du réel. Pierre, craintif, s'attendait à la même déception.—Mais le rayonnement, cette fois, venait du dedans. Rien de la vie n'était oublié. Mais tout s'harmonisait. Les souvenirs, les pensées nouvelles. Jusqu'aux objets, aux livres, aux papiers dans la chambre, s'animaient, reprenaient un intérêt qu'ils avaient perdu.