Depuis des mois, sa croissance intellectuelle était comprimée, comme un jeune arbre qui, en pleine floraison, est flétri par les «Saints de glace». Il n'était pas de ces garçons pratiques qui profitaient des facilités universitaires accordées aux jeunes classes sur le point d'être appelées, pour décrocher hâtivement un diplôme sous le regard indulgent des examinateurs. Pas davantage, il n'éprouvait l'avidité désespérée du jeune homme qui, voyant la mort prochaine, fait les bouchées doubles et dévore les connaissances, qu'il ne pourra jamais vérifier, dans la vie. Le sentiment perpétuel du vide qui était au bout, du vide qui était dessous, partout caché sous l'illusion cruelle et absurde du monde—coupait tous ses élans. Il se jetait sur un livre, sur une pensée,—puis s'arrêtait, découragé. À quoi cela mène-t-il? À quoi bon apprendre? À quoi bon s'enrichir, s'il faut tout perdre, tout laisser, si rien ne vous appartient? Pour que l'activité, pour que la science ait un sens, il faut que la vie en ait un. Ce sens, nul effort de l'esprit, nulle supplication du cœur n'avait pu l'obtenir.—Et voici que, de soi-même, ce sens était venu... La vie avait un sens...

Quoi donc?—Et cherchant d'où venait ce sourire intérieur, il vit la bouche entr'ouverte, sur laquelle sa bouche brûlait de se poser.

En temps ordinaire, cette muette fascination n'eût pas sans doute persisté. À cette heure de l'adolescence où l'on est amoureux de l'amour, on le voit dans tous les yeux; le cœur avide et incertain le butine des uns aux autres; et rien ne le presse de se fixer: il est au début de sa journée.

Mais la journée d'aujourd'hui serait brève: il fallait se presser.

Le cœur du jeune homme se hâtait d'autant plus qu'il était en retard. Les grandes villes qui, de loin, paraissent des solfatares fumantes de sensualité, abritent de fraîches âmes et des corps ingénus. Combien de jeunes hommes, de jeunes filles, qui respectent l'amour et gardent leurs sens vierges jusqu'au mariage! Même dans les milieux raffinés, où la curiosité cérébrale est précocement excitée, que d'étranges ignorances se dissimulent sous les libres propos d'une jeune mondaine, ou de tel étudiant, qui connaît tout et ne sait rien! Il y a dans le cœur de Paris des provinces naïves, de petits jardins de cloîtres, des puretés de sources. Paris se laisse trahir par sa littérature. Ceux qui parlent en son nom, ce sont les plus souillés. Et l'on sait trop, d'ailleurs, qu'un faux respect humain empêche souvent les purs d'avouer leur innocence.—Pierre ne connaissait pas encore l'amour; et il était livré au premier de ses appels.

À l'enchantement de sa pensée, ceci s'ajoutait encore: que l'amour était né, sous l'aile de la mort. En cette minute d'émoi, où ils sentaient passer au-dessus de leurs têtes la menace des bombes, où la vision sanglante de l'homme mutilé leur saisissait le cœur, leurs doigts s'étaient cherchés; et tous deux y avaient lu, en même temps que le frisson de la chair qui a peur, l'affectueux réconfort de l'ami inconnu. Fugitive pression! L'une des mains, celle de l'homme, dit: «Appuie-toi sur moi!»—Et l'autre, maternelle, refoule sa propre crainte, pour dire: «Mon petit!»

Rien de tout cela n'était parlé, ni ouï. Mais ce murmure intérieur remplit l'âme, bien mieux que les paroles, ce rideau de feuillage qui masque la pensée. Pierre se laissait bercer par ce bourdonnement. Tel le chant d'une guêpe dorée, qui flotte dans le clair obscur de l'être. Ses jours s'engourdissaient dans sa langueur nouvelle. Le cœur solitaire et nu rêvait la chaleur du nid.

En ces premières semaines de février, Paris comptait ses ruines du dernier raid et léchait ses blessures. La presse, enfermée au chenil, aboyait aux représailles. Et, selon la parole de «l'Homme qui enchaînait», le pouvoir faisait la guerre aux Français. La saison des procès de trahison s'ouvrait. Le spectacle d'un misérable qui défendait sa tête, âprement réclamée par l'accusateur public, amusait le Tout-Paris, dont l'appétit de théâtre n'était pas rassasié par quatre années de guerre et dix millions de morts croulant dans la coulisse.

Mais l'adolescent restait uniquement absorbé par l'hôte mystérieux qui était venu le visiter. Étrange intensité de ces visions d'amour, imprimées au fond de la pensée, et cependant dénuées de contour! Pierre eût été incapable de dire la forme des traits, ou la couleur des yeux, ou le dessin des lèvres. Il n'en pouvait retrouver que l'émotion en lui. Toutes ses tentatives pour préciser l'image n'aboutissaient qu'à la déformer. Il ne réussit pas mieux, lorsqu'il se mit à sa recherche dans les rues de Paris. À tout instant, il croyait la voir. C'était un sourire, une jeune nuque blanche, une lueur en des yeux. Et le sang lui battait au cœur. Il n'existait aucune, aucune ressemblance entre ces images fuyantes et l'image réelle qu'il cherchait et qu'il croyait aimer. Ne l'aimait-il donc pas? Justement, il l'aimait; et c'est pourquoi il la voyait partout, et sous toutes les formes. Car elle est tout sourire, toute lumière, toute vie. Et le dessin exact serait une limite.—Mais on veut cette limite, pour étreindre l'amour et pour le posséder.