—Moi, je sais ce que vous êtes, dit Pierre.
—Ah! c'est bien plus facile. Moi aussi, je sais... pour vous. On sait toujours mieux, pour l'autre.
L'humide gel du soir entrait par les vitres fermées. Pierre eut un petit frisson. Luce, qui le perçut aussitôt sur sa nuque, courut lui préparer une tasse de chocolat, qu'elle fit chauffer sur sa lampe à esprit de vin. Ils prirent un goûter. Luce, maternellement, avait jeté son châle sur les épaules de Pierre; et il se laissait faire, comme un chat, qui jouit de la tiédeur de l'étoffe. Le cours de leur pensée de nouveau les ramena à l'histoire que Luce avait interrompue. Pierre dit:
—Toutes deux seules, si seules, votre mère et vous, vous devez être profondément unies?
—Oui, dit Luce. On était bien unies.
—Était? répéta Pierre.
—Oh! on s'aime bien toujours! dit Luce, un peu gênée du mot échappé par surprise. (Pourquoi lui disait-elle toujours plus qu'elle ne voulait? Et cependant, il ne demandait pas, il n'osait lui demander. Mais elle voyait que son cœur la questionnait. Et c'est bon de se confier, quand on ne l'a jamais pu! Le silence de la maison, la demi-ombre de la chambre engageait à se livrer.) Elle dit:
—On ne sait pas ce qui se passe depuis quatre ans. Tout le monde est changé.
—Vous voulez dire que votre mère, ou vous, avez changé!
—Tout le monde, répéta Luce.