—En quoi?

—On ne peut pas dire. On sent que partout, entre gens qui se connaissaient, même dans la famille, les rapports ne sont plus les mêmes. On n'est plus sûr de rien, on se dit, le matin: «Qu'est-ce que je vais voir, le soir? Est-ce que je vais le reconnaître?» On est comme sur une planche, dans l'eau, près de chavirer.

—Qu'est-ce qui s'est donc passé?

—Je ne sais pas, dit Luce, je ne puis pas expliquer. Mais c'est depuis la guerre. Il y a quelque chose dans l'air. Tout le monde est troublé. On voit dans les familles ceux qui ne pouvaient pas se passer l'un de l'autre, s'en aller maintenant, chacun de son côté. Et chacun, comme grisé, court, le nez sur la piste.

—Où donc?

—Je ne sais pas. Et eux non plus, je crois. Où le hasard et le désir les poussent. Les femmes prennent des amants. Les hommes oublient leurs femmes. Et de bonnes gens, qui paraissaient si calmes et si rangés, à l'ordinaire! Partout, on entend parler de ménages désorganisés. C'est de même entre parents et enfants. Ma mère...

Elle s'arrêta, puis reprit:

—Ma mère a sa vie.

Elle s'arrêta encore:

—Oh! c'est bien naturel! Elle est encore jeune, et la pauvre maman n'a pas eu beaucoup de bonheur; elle n'a pas dépensé son comptant d'affection. Elle a le droit de vouloir se refaire une vie.