—Ce serait bon, dans ses bras, d'entendre passer l'orage!

Pierre se bouchait les oreilles. Que rien ne troublât ses pensées! Il s'obstinait à retrouver sur le clavier du souvenir le chant de la journée, le fil mélodieux des heures, depuis la première minute où il était entré dans la maison de Luce, les moindres inflexions de sa voix et de ses gestes, les images successives que le regard avait hâtivement happées,—une ombre des paupières, une onde d'émotion qui passait sous la peau, comme un frisson sur l'eau, un sourire affleurant aux lèvres, comme un rayon, et sa paume appuyée, couchée contre la douceur nue des deux mains étendues,—ces précieux fragments, que tâchait de rejoindre en une étreinte unique la fantaisie magique de l'amour. Il ne permettait pas que les bruits du dehors entrassent. Le dehors lui était un visiteur importun... La guerre? Je sais, je sais. Elle est là? Qu'elle attende!... Et la guerre attendait à la porte, patiente. Elle savait qu'elle aurait son tour. Il le savait aussi, c'est pourquoi il n'avait pas honte de son égoïsme. La vague de mort allait le prendre. Il ne lui devait donc rien d'avance. Rien. Que la mort repassât au terme de sa créance Jusque-là, qu'elle se tût! Ah! jusque-là du moins, il ne voulait rien perdre de ce temps merveilleux; chaque seconde était un grain d'or, et il était l'avare qui palpe son trésor. C'est à moi, c'est mon bien. Ne touchez pas à ma paix, à mon amour! C'est à moi, jusqu'à l'heure... Et quand l'heure viendra?—Peut-être qu'elle ne viendra pas! Un miracle?...—Pourquoi pas...?

En attendant, le fleuve des heures et des jours continuait de couler. À chaque nouveau tournant, se rapprochait le grondement des rapides. Dans la barque, étendus, Pierre et Luce entendaient. Mais ils n'avaient plus peur. Même cette grande voix, comme une basse d'orgue, berçait leur songe amoureux. Quand le gouffre serait là, on fermerait les yeux, on se serrerait plus fort, tout serait fini, d'un coup. Le gouffre épargnait la peine de penser à la vie qui serait, qui aurait pu être après, à l'avenir sans issue. Car Luce pressentait les obstacles que Pierre eût rencontrés en voulant l'épouser; et Pierre, moins clairement (il aimait moins la clarté), les redoutait aussi. Ne regardons pas si loin! La vie d'après le gouffre, c'était comme cette «autre vie», dont on parle, à l'église. On dit qu'on s'y retrouvera; mais on n'est pas bien sûr. Une seule chose est sûre: le présent. Notre présent. Versons-y, sans compter, toute notre part d'éternel!

Moins encore que Pierre, Luce s'informait des nouvelles. La guerre ne l'intéressait pas. C'est une misère de plus, parmi toutes les misères dont est tissue la vie sociale. Il n'y a, pour s'en étonner, que ceux qui sont à l'abri des réalités nues. Et la petite fille, à l'expérience précoce, qui connaissait le combat pour le pain quotidien—panem quotidianum... (Dieu ne le donne pas pour rien!)—révélait à son ami bourgeois la guerre meurtrière qui, pour les pauvres gens, et surtout pour les femmes, règne sournoise et sans trêve, sous le mensonge de la paix. Elle n'en disait pas trop pourtant, de peur de l'attrister: en voyant le saisissement où le jetaient ses récits, elle avait le sentiment affectueux de sa supériorité. Comme la plupart des femmes, elle n'éprouvait pas pour certaines laideurs de la vie les dégoûts physiques et moraux qui bouleversaient le jeune garçon. Elle n'avait rien d'une révoltée. En des circonstances pires, elle eût pu, sans répugnance, accepter des tâches répugnantes, et en sortir, toute calme et proprette, sans une salissure. Elle ne le pouvait plus aujourd'hui, car depuis qu'elle connaissait Pierre, son amour lui avait infiltré les goûts et les dégoûts de son ami; mais telle n'était pas sa nature foncière. De race calme et riante, pas du tout pessimiste. La mélancolie, les grands airs détachés de la vie n'étaient pas son affaire. La vie est comme elle est. Prenons-la comme elle est! Elle aurait pu être plus mal! Les aléas d'une existence, que Luce avait toujours connue précaire, en quête d'expédients, et surtout depuis la guerre, lui avaient appris l'insouciance du lendemain. Ajoutez qu'à cette libre petite Française toute préoccupation de l'au-delà était étrangère. La vie lui suffisait. Luce la trouvait jolie; mais cela tient à un fil, et il s'en faut de si peu que le fil casse que ce n'est vraiment pas la peine de se tourmenter pour ce qui arrivera demain. Mes yeux, buvez le jour qui vous baigne en passant! Et quant à ce qui viendra après, mon cœur, abandonne-toi, confiant, au courant!... Puisqu'on ne peut faire autrement!... Et maintenant qu'on s'aime, n'est-ce pas délicieux? Luce savait bien qu'il n'y en aurait pas pour longtemps. Mais, sa vie, elle non plus, ne serait pas pour longtemps...

Elle ne ressemblait guère à ce petit garçon qui l'aimait, qu'elle aimait, tendre, ardent et nerveux, heureux et malheureux, qui jouissait, qui souffrait toujours avec excès, qui se donnait, qui se cabrait, toujours avec passion, et qui lui était cher, justement parce qu'il ne lui ressemblait guère. Mais tous deux s'accordaient en une volonté muette de ne pas voir l'avenir: l'une, par insouciance de ruisseau résigné qui chante; l'autre, par négation exaltée qui se plonge dans le gouffre du présent et n'en veut plus ressortir.

Le grand frère était revenu, en permission de quelques jours. Dès le premier soir, il s'aperçut qu'il y avait, dans l'atmosphère familiale, quelque chose de changé. Quoi? Il n'eût su le dire, mais il était contrarié. L'esprit a des antennes qui perçoivent à distance, avant que la conscience ait pu palper l'objet. Et les plus fines antennes sont celles de l'amour-propre. Celles de Philippe s'agitaient, cherchaient et s'étonnaient: il leur manquait quelque chose... N'avait-il pas son cercle d'affections, qui lui rendait le tribut d'hommages habituel,—l'auditoire attentif, auquel il mesurait avarement ses récits,—ses parents qui le couvaient de leur admiration attendrie,—le jeune frère?... Halte-là! C'était lui, justement, qui manquait à l'appel.

Il était bien présent, mais il ne s'empressait pas auprès du grand frère; il ne quêtait pas, comme à l'ordinaire, ses confidences, que l'autre se plaisait à lui refuser. Pitoyable amour-propre! Philippe qui, les autres fois, affectait à l'égard des questions ardentes de son cadet, une sorte de lassitude protectrice et railleuse, était froissé qu'il ne lui en fît pas, cette fois. Et ce fut lui qui essaya de les provoquer: il devint plus loquace, et il regardait Pierre comme pour lui faire sentir que ses discours étaient pour lui. En d'autres temps, Pierre eût tressailli de joie et saisi au vol le mouchoir qu'on lui jetait. Mais il laissa tranquillement Philippe le ramasser tout seul, s'il en avait envie. Philippe, piqué, essaya de l'ironie. Pierre, au lieu de se troubler, répliqua posément, sur le même ton dégagé. Philippe voulut discuter, s'agita, pérora. Après quelques minutes, il s'aperçut qu'il pérorait seul. Pierre le regardait faire, ayant l'air de lui dire:

—Va donc, mon bon ami! Si cela te fait plaisir! Continue! Je t'écoute...