—Raison de plus pour ne pas courir! dit Luce. On est trop tôt au bout. Marchons à petits pas.

—Mais c'est elle qui court, dit Pierre. Tenons-la bien.

—Je la tiens, je la tiens, dit Luce, lui tenant la main.

Ainsi, tour à tour, tendrement, gravement, ils causaient, comme de bons vieux amis. Mais ils prenaient bien garde que la table fût toujours entre eux.

Et voici qu'ils s'aperçurent que la nuit était dans la chambre. Pierre se leva précipitamment. Luce ne fit rien pour le retenir. L'heure brève était passée. Ils avaient peur de celle qui pouvait venir. Ils se dirent au revoir, avec la même contrainte, de la même voix basse et étranglée que lorsqu'il était entré. Sur le seuil, leurs mains osèrent à peine s'étreindre.

Mais, la porte fermée, près de sortir du jardin, comme il retournait la tête vers la fenêtre du rez-de-chaussée, il vit dans un dernier reflet cuivré du crépuscule sur la vitre la silhouette de Luce qui, dans l'incertitude de l'obscure lueur, le suivait d'un visage passionné. Et revenant vers la fenêtre, il appliqua sa bouche contre la vitre fermée. Leurs lèvres à travers le mur de verre se baisèrent. Puis Luce recula dans l'ombre de la chambre, et le rideau retomba.

Depuis une quinzaine, ils ne savaient plus rien de ce qui se passait dans le monde. À Paris, on pouvait bien arrêter et condamner, à tour de bras. L'Allemagne pouvait faire et défaire les traités qu'elle avait signés. Les gouvernements pouvaient mentir, la presse injurier, et les armées tuer. Ils ne lisaient pas les journaux. Ils savaient qu'il y avait la guerre, quelque part, tout autour, comme il y a le typhus, ou bien l'influenza; mais cela ne les touchait pas; ils ne voulaient pas y penser.

Elle se rappela à eux, cette nuit. Ils étaient déjà couchés (ils donnaient tant de leur cœur dans ces journées que, quand le soir venait, ils étaient épuisés). Ils entendirent l'alarme, chacun dans son quartier, et refusèrent de se lever. Ils s'enfoncèrent la tête dans leur lit, sous leurs draps, comme un enfant, pendant l'orage,—non pas du tout par peur (ils étaient sûrs que rien ne pouvait leur arriver),—pour rêver. Luce, dans la nuit, écoutant l'air gronder, pensait: