Ils étaient cinq amis du même âge, réunis chez un d'eux, cinq jeunes camarades d'études, qu'une certaine conformité d'esprit, un premier tri de pensées, avait groupés, à part des autres. Et cependant, pas deux qui pensassent de même. Sous l'unanimité prétendue de quarante millions de Français, ils sont quarante millions de cerveaux qui restent chacun chez soi. La pensée de la France est pareille à sa terre, un pays de petites propriétés. De l'un à l'autre lopin, les cinq amis tentaient, par-dessus la haie, d'échanger leurs idées. Mais ils ne faisaient ainsi que se les affirmer plus impérativement, chacun pour soi. Tous, d'ailleurs, d'esprit libre, et sinon tous républicains, tous ennemis de la réaction intellectuelle ou sociale, du retour en arrière.
Jacques Sée était le plus enflammé pour la guerre. Ce jeune Juif généreux avait épousé toutes les passions d'esprit de la France. Par toute l'Europe, ses cousins en Israël épousaient, comme lui, la cause et les idées de leur patrie d'adoption. Même, ils avaient tendance, selon leur habitude en tout ce qu'ils adoptent, à l'exagération. Ce beau garçon, à la voix et au regard ardents et un peu lourds, aux traits réguliers, comme marqués d'un contour appuyé, était, dans ses convictions, plus affirmatif qu'il n'était nécessaire, et violent dans la contradiction. D'après lui, il s'agissait d'une croisade des démocraties pour délivrer les peuples et pour tuer la guerre. Quatre ans d'abattoir philanthropique ne l'avaient pas convaincu. Il était de ceux qui n'acceptent jamais le démenti des faits. Il avait un double orgueil, l'orgueil caché de sa race qu'il voulait réhabiliter, et son orgueil personnel qui voulait avoir raison. Il le voulait d'autant plus qu'il n'en était pas sûr. Son sincère idéalisme servait de paravent à d'exigeants instincts, trop longtemps comprimés, à un besoin d'action et d'aventures, qui n'était pas moins sincère.
Antoine Naudé, lui aussi, était pour la guerre. Mais c'était parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Ce bon gros jeune bourgeois, aux joues roses, placide et fin, qui avait le souffle court et qui roulait ses r avec la grâce mignarde des provinces du Centre, contemplait, d'un tranquille sourire, l'enthousiasme éloquent de l'ami Sée; ou, d'un mot négligent, il savait, à l'occasion, le faire monter à l'arbre;—mais le gros paresseux se gardait bien de l'y suivre! À quoi bon s'emballer pour ou contre ce qui ne dépend pas de nous? Ce n'est que dans les tragédies qu'on voit le conflit héroïque et bavard du devoir et du bon plaisir. Quand on n'a pas le choix, on fait son devoir, sans phrases. Il n'en est pas plus égayant! Naudé n'admirait, ni ne récriminait. Le bon sens lui disait qu'une fois le train lancé et la guerre en mouvement, il fallait rouler avec: il n'y a pas d'autre parti. Quant à rechercher les responsabilités, c'était du temps perdu. Lorsque je suis obligé de me battre, cela me fait belle jambe de savoir que j'aurais pu ne pas me battre, si les choses avaient été... ce qu'elles n'ont pas été!
Les responsabilités! Pour Bernard Saisset, elles étaient justement la question primordiale; il s'acharnait à désenchevêtrer ce nœud de serpents; ou plutôt, comme une petite Furie, il les brandissait au-dessus de sa tête. Frêle garçon, distingué, passionné, très nerveux, brûlé par une sensibilité cérébrale trop vive, de riche bourgeoisie, de vieille famille républicaine et qui avait eu part aux plus hautes charges de l'État, il professait, par réaction, des passions ultra-révolutionnaires. Il avait vu de trop près les maîtres du jour et leur séquelle. Il incriminait tous les gouvernements,—le sien, de préférence. Il ne parlait plus que de syndicalistes et de bolcheviki; il venait de les découvrir et il fraternisait avec eux, comme s'il les eût connus depuis l'enfance. Sans trop savoir lequel, il ne voyait de remède que dans un bouleversement total de la société. Il haïssait la guerre; mais il se fût sacrifié avec jouissance dans une guerre de classes,—une guerre contre sa classe, une guerre contre lui-même.
Le quatrième du groupe, Claude Puget, assistait à ces joûtes de paroles, avec une attention froide et un peu dédaigneuse. De très petite bourgeoisie, pauvre, déraciné de sa province par un inspecteur de passage, qui avait remarqué son intelligence, privé prématurément de l'intimité de famille, ce boursier de lycée, habitué à ne compter que sur soi, à ne vivre qu'avec soi, ne vivait que de soi et pour soi. Philosophe égotiste, adonné aux analyses de l'âme, voluptueusement enfoncé dans son introspection, comme un gros chat roulé en boule, il ne s'émouvait pas de l'agitation des autres. Ces trois amis qui ne parvenaient pas à s'entendre, il les mettait dans le même sac,—avec le «populaire». Tous trois ne dérogeaient-ils pas, en voulant partager les aspirations de la foule? À vrai dire, pour chacun, la foule était différente. Mais la foule, quelle qu'elle fût, pour Puget, avait toujours tort. La foule était l'ennemi. L'esprit doit rester seul et suivre ses seules lois, et fonder, à l'écart du vulgaire et de l'État, le petit royaume fermé de la pensée.
Et Pierre, assis près de la fenêtre, regardait distraitement au dehors, et rêvait. D'ordinaire, il se mêlait avec passion à ces assauts juvéniles. Mais aujourd'hui, c'était pour lui un bourdonnement de paroles oiseuses, qu'il écoutait de si loin, de si loin! dans un demi-engourdissement ennuyé et moqueur. Les autres, tout à leurs discussions, furent assez longtemps à remarquer son mutisme. Mais à la fin, Saisset, habitué à trouver en Pierre un écho de son bolchévisme verbal, s'étonna de ne l'entendre plus résonner, et il l'interpella.
Pierre, réveillé en sursaut, rougit, sourit, et dit:
—De quoi parlez-vous?
Ils furent indignés.