Les survivants de ces jours qui ont, depuis, assisté au revirement éclatant de la fortune, auront sans doute oublié le lourd vol menaçant de l'aile sombre qui, dans cette semaine, couvrit l'Ile-de-France et frôla Paris de son ombre. La joie ne tient plus compte des épreuves passées.—La ruée allemande atteignit la ligne de faîte, entre le Lundi Saint et le Mercredi Saint. La Somme traversée, Bapaume, Nesle, Guiscard, Roye, Noyon, Albert, enlevés. Onze cents canons conquis. Soixante mille prisonniers... Symbole de la terre de grâce piétinée, le Mardi Saint mourut l'harmonieux Debussy. La lyre qui se brise... «Pauvre petite Grèce expirante!...» Que resterait-il de lui? Quelques vases ciselés, quelques stèles parfaites, que l'herbe envahira de la Voie des Tombeaux. Vestiges immortels de l'Athènes ruinée...

Pierre et Luce voyaient, comme du haut d'une colline, l'ombre qui venait sur la ville. Encore enveloppés des rayons de leur amour, ils attendaient sans peur la fin de la brève journée. Ils seraient deux maintenant, dans la nuit. Tel l'Angelus du soir, montait vers eux, évoquée, la voluptueuse mélancolie des beaux accords de Debussy, qu'ils avaient tant aimé. Plus qu'elle ne l'avait fait en aucun autre temps, la musique répondait au besoin de leurs cœurs. Elle était le seul art qui fût la voix de l'âme délivrée, derrière le rideau des formes.

Le Jeudi Saint, ils allaient, Luce au bras de Pierre et lui tenant la main, par les chemins de banlieue, trempés par la pluie. Des coups de vent passaient sur la plaine mouillée. Ils ne remarquaient ni la pluie, ni le vent, ni la laideur des champs, ni la route boueuse. Sur le mur bas d'un parc, dont un pan s'était récemment éboulé, ils s'assirent. Sous le parapluie de Pierre, qui protégeait à peine la tête et les épaules, Luce, les jambes pendantes, les mains mouillées, son caoutchouc trempé, regardait l'eau s'égoutter. Quand le vent remuait les branches, une petite mitraille de gouttes faisait: «clop! clop!». Luce était silencieuse, souriante, tranquillement illuminée. Une joie profonde les baignait.

—Pourquoi est-ce qu'on s'aime tant? dit Pierre.

—Ah! Pierre, tu ne m'aimes pas tant, si tu demandes pourquoi.

—Je te le demande, dit Pierre, afin de te faire dire ce que je sais aussi bien que toi.

—Tu veux que je te fasse des compliments, dit Luce. Mais tu seras bien attrapé. Car si tu sais pourquoi je t'aime, moi, je ne le sais pas.

—Tu ne le sais pas? fit Pierre, consterné.

—Mais non! (Elle riait sous cape.) Et je n'ai pas besoin du tout de le savoir. Quand on se demande pourquoi une chose, c'est qu'on n'en est pas sûr, c'est qu'elle n'est pas bonne. Maintenant que j'aime, plus de pourquoi! Plus de où, de quand, de car, ni de comment! Mon amour est, mon amour est. Le reste existe, s'il lui plaît.

Leurs visages se baisèrent. La pluie en profita, se glissant sous le parapluie maladroit, pour frôler de ses doigts leurs cheveux et leurs joues; ils burent entre leurs lèvres une petite goutte froide.