Le ciel resta tendu, pour le Vendredi Saint, de ses longs voiles gris; mais l'air était doux et calme. Dans les rues on voyait des fleurs, jonquilles, giroflées. Pierre en prit quelques-unes, qu'elle garda à la main. Ils suivirent le paisible quai des Orfèvres et passèrent au pied de la pure Notre-Dame. Le charme de la Cité, vêtue de lumière discrète, les entourait de sa noble douceur. Sur la place Saint-Gervais, des pigeons s'envolèrent sous leurs pieds. Ils les suivirent des yeux, autour de la façade; sur la tête d'une statue, un des oiseaux se posa. Au haut des marches du parvis, comme ils allaient entrer, Luce se retourna, et vit, à quelques pas, au milieu de la foule, une fillette rousse, d'une douzaine d'années, adossée au portail, les deux bras levés au-dessus de la tête, et qui la regardait. Elle avait une figure fine et un peu archaïque de petite statue de cathédrale, avec un sourire d'énigme, mignard, spirituel et tendre. Luce lui sourit aussi, en la montrant à Pierre. Mais le regard de la fillette passait par-dessus elle, et soudain s'effara. Et l'enfant, se cachant le visage dans les mains, disparut:
—Qu'a-t-elle? demanda Luce.
Mais Pierre ne regardait pas.
Ils entrèrent. Au-dessus de leurs têtes, le pigeon roucoulait. Dernier bruit du dehors. Les voix de Paris s'éteignirent. L'air libre s'effaça. Les nappes d'orgue, les grandes voûtes, le rideau de pierres et de sons, les séparèrent du monde.
Ils s'installèrent dans un des bas-côtés, entre la seconde et la troisième chapelle, à gauche en entrant. Dans l'encoignure d'un pilier, tous deux ils se blottirent, assis sur des marches, cachés au reste de la foule. Tournant le dos au chœur, ils voyaient, en levant les yeux, le faîte de l'autel, la croix et les vitraux d'une chapelle latérale. Les beaux chants anciens pleuraient leur pieuse mélancolie. Ils se tenaient la main, les deux petits païens, devant le grand Ami, dans l'église en deuil. Et tous deux, en même temps, à voix basse, murmuraient:
—Grand Ami, devant toi, je le prends, je la prends. Unis-nous! Tu vois nos cœurs.
Et leurs doigts restèrent joints, entrelacés ensemble, comme les pailles d'une corbeille. Ils étaient une seule chair, que les ondes de musique parcouraient de leurs frissons. Ils se mirent à rêver, ainsi que dans le même lit.
Luce revoyait en pensée la fillette rousse. Et voici qu'il lui sembla se rappeler qu'elle l'avait déjà vue en rêve, la nuit dernière. Elle ne parvenait pas à savoir si c'était vraiment vrai, ou si elle projetait sa vision d'à présent dans le sommeil passé. Puis, lasse de cet effort, sa pensée se laissa flotter.
Pierre songeait aux jours de sa vie brève écoulée. L'alouette qui s'élève de la plaine embrumée, pour chercher le soleil... Qu'il est loin! Qu'il est haut! L'atteindra-t-on jamais?... Le brouillard s'épaissit. Il n'y a plus de terre, il n'y a plus de cieux. Et les forces se brisent... Soudain, comme ruisselait sous la voûte du chœur une vocalise grégorienne, jaillit le chant jubilant, et des ombres émerge le petit corps transi de l'alouette, qui vogue sur la mer du soleil sans rivages...