Il s’est donc emparé de l’objet de toute sa vie. Il a saisi la Joie.—Saura-t-il rester à ce sommet de l’âme, qui domine les tempêtes?—Certes, il dut retomber bien des jours dans les anciennes angoisses. Certes, ses derniers quatuors sont pleins d’ombres étranges. Pourtant il semble que la victoire de la Neuvième Symphonie ait laissé en lui sa glorieuse marque. Les projets qu’il a pour l’avenir[73]: la Dixième Symphonie[74], l’Ouverture sur le nom de Bach, la musique pour la Mélusine de Grillparzer[75], pour l’Odysseus de Körner et le Faust, de Gœthe[76], l’oratorio biblique sur Saül et David, montrent son esprit attiré vers la sérénité puissante des grands vieux maîtres allemands: de Bach et de Hændel,—et, plus encore, vers la lumière du Midi, vers le Sud de la France, ou vers cette Italie qu’il rêvait de parcourir[77].
Le docteur Spiller, qui le vit en 1826, dit que sa figure était devenue joyeuse et joviale. La même année, quand Grillparzer lui parle pour la dernière fois, c’est Beethoven qui rend de l’énergie au poète accablé: «Ah! dit celui-ci, si j’avais la millième partie de votre force et de votre fermeté!» Les temps sont durs; la réaction monarchique opprime les esprits. «La censure m’a tué, gémit Grillparzer. Il faut partir pour l’Amérique du Nord, si l’on veut parler, penser librement.» Mais nul pouvoir ne pouvait bâillonner la pensée de Beethoven. «Les mots sont enchaînés; mais les sons par bonheur sont encore libres», lui écrit le poète Kuffner. Beethoven est la grande voix libre, la seule peut-être alors de la pensée allemande. Il le sentait. Souvent il parle du devoir qui lui était imposé d’agir, au moyen de son art, «pour la pauvre humanité», pour «l’humanité à venir» (der künftigen Menschheit), de lui faire du bien, de lui rendre courage, de secouer son sommeil, de flageller sa lâcheté. «Notre temps, écrivait-il à son neveu, a besoin de robustes esprits pour fouailler ces misérables gueuses d’âmes humaines.» Le docteur Müller dit, en 1827, que «Beethoven s’exprimait toujours librement sur le gouvernement, sur la police, sur l’aristocratie, même en public. La police le savait, mais elle tolérait ses critiques et ses satires comme des rêveries inoffensives; et elle laissait en repos l’homme dont le génie avait un extraordinaire éclat[78]».
Ainsi rien n’était capable de plier cette force indomptable. Elle semble se faire un jeu maintenant de la douleur. La musique écrite dans ces dernières années, malgré les circonstances pénibles où elle fut composée[79], a souvent un caractère tout nouveau d’ironie, de mépris héroïque et joyeux. Quatre mois avant sa mort, le dernier morceau qu’il termine, en novembre 1826, le nouveau finale au quatuor op. 130, est très gai. A la vérité, cette gaîté n’est pas celle de tout le monde. Tantôt c’est le rire âpre et saccadé dont parle Moscheles; tantôt le sourire émouvant, fait de tant de souffrances vaincues. N’importe, il est vainqueur. Il ne croit pas à la mort.
Elle venait cependant. A la fin de novembre 1826, il prit un refroidissement pleurétique; il tomba malade à Vienne, au retour d’un voyage entrepris en hiver pour assurer l’avenir de son neveu[80]. Ses amis étaient loin. Il chargea son neveu de lui chercher un médecin. Le misérable oublia la commission, ne s’en souvint que deux jours après. Le médecin vint trop tard et soigna mal Beethoven. Trois mois, sa constitution athlétique lutta contre le mal. Le 3 janvier 1827, il institua son bien-aimé neveu, légataire universel. Il pensa à ses chers amis du Rhin; il écrivit encore à Wegeler: «... Combien je voudrais te parler! mais je suis trop faible. Je ne puis plus rien que t’embrasser dans mon cœur, toi et ta Lorchen.» La misère eût assombri ses derniers instants sans la générosité de quelques amis anglais. Il était devenu très doux et très patient[81]. Sur son lit d’agonie, le 17 février 1827, après trois opérations, attendant la quatrième[82], il écrit avec sérénité: «Je prends patience et je pense: Tout mal amène avec lui quelque bien.»
Le bien fut la délivrance, «la fin de la comédie», comme il dit en mourant,—disons: de la tragédie de sa vie.
Il mourut pendant un orage,—une tempête de neige,—dans un éclat de tonnerre. Une main étrangère lui ferma les yeux[83] (26 mars 1827).
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Cher Beethoven! Assez d’autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il est bien davantage que le premier des musiciens. Il est la force la plus héroïque de l’art moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami de ceux qui souffrent et qui luttent. Quand nous sommes attristés par les misères du monde, il est celui qui vient auprès de nous, comme il venait s’asseoir au piano d’une mère en deuil, et, sans une parole, consolait celle qui pleurait, au chant de sa plainte résignée. Et quand la fatigue nous prend de l’éternel combat inutilement livré contre la médiocrité des vices et des vertus, c’est un bien indicible de se retremper dans cet océan de volonté et de foi. Il se dégage de lui une contagion de vaillance, un bonheur de la lutte[84], l’ivresse d’une conscience qui sent en elle un Dieu. Il semble que dans sa communion de tous les instants avec la nature[85], il ait fini par s’en assimiler les énergies profondes. Grillparzer, qui admirait Beethoven avec une sorte de crainte, dit de lui: «Il alla jusqu’au point redoutable où l’art se fond avec les éléments sauvages et capricieux.» Schumann écrit de même de la Symphonie en ut mineur: «Si souvent qu’on l’entende, elle exerce sur nous une puissance invariable, comme ces phénomènes de la nature, qui, si fréquemment qu’ils se reproduisent, nous remplissent toujours de crainte et d’étonnement». Et Schindler, son confident: «Il s’empara de l’esprit de la nature».—Cela est vrai: Beethoven est une force de la nature; et c’est un spectacle d’une grandeur homérique, que ce combat d’une puissance élémentaire contre le reste de la nature.
Toute sa vie est pareille à une journée d’orage.—Au commencement, un jeune matin limpide. A peine quelques souffles de langueur. Mais déjà, dans l’air immobile, une secrète menace, un lourd pressentiment. Brusquement, les grandes ombres passent, les grondements tragiques, les silences bourdonnants et redoutables, les coups de vent furieux de l’Héroïque et de l’Ut mineur. Cependant la pureté du jour n’en est pas encore atteinte. La joie reste la joie; la tristesse garde toujours un espoir. Mais, après 1810, l’équilibre de l’âme se rompt. La lumière devient étrange. Des pensées les plus claires, on voit comme des vapeurs monter; elles se dissipent; elles se reforment; elles obscurcissent le cœur de leur trouble mélancolique et capricieux; souvent l’idée musicale semble disparaître tout entière, noyée, après avoir une ou deux fois émergé de la brume; elle ne ressort, à la fin du morceau, que par une bourrasque. La gaîté même a pris un caractère âpre et sauvage. Une fièvre, un poison se mêle à tous les sentiments[86]. L’orage s’amasse, à mesure que le soir descend. Et voici les lourdes nuées gonflées d’éclairs, noires de nuit, grosses de tempêtes, du commencement de la Neuvième.—Soudain, au plus fort de l’ouragan, les ténèbres se déchirent, la nuit est chassée du ciel, et la sérénité du jour rendue par un acte de volonté.
Quelle conquête vaut celle-ci, quelle bataille de Bonaparte, quel soleil d’Austerlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain, de cette victoire, la plus éclatante qu’ait jamais remportée l’Esprit: un malheureux, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le monde refuse la joie, crée la Joie lui-même pour la donner au monde. Il la forge avec sa misère, comme il l’a dit en une fière parole, où se résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque: