En 1801, l’objet de sa passion était, à ce qu’il semble, Giulietta Guicciardi, qu’il immortalisa par la dédicace de sa fameuse Sonate dite du Clair de Lune, op. 27 (1802). «Je vis d’une façon plus douce, écrit-il à Wegeler, et je me mêle davantage avec les hommes.... Ce changement, le charme d’une chère fille l’a accompli; elle m’aime, et je l’aime. Ce sont les premiers moments heureux que j’aie depuis deux ans[16].» Il les paya durement. D’abord cet amour lui fit sentir davantage la misère de son infirmité, et les conditions précaires de sa vie, qui lui rendaient impossible d’épouser celle qu’il aimait. Puis Giulietta était coquette, enfantine, égoïste; elle fit cruellement souffrir Beethoven, et en novembre 1803 elle épousa le comte Gallenberg[17].—De telles passions dévastent l’âme; quand l’âme est déjà affaiblie par la maladie, comme l’était celle de Beethoven, elles risquent de la ruiner. Ce fut le seul moment de la vie de Beethoven, où il semble avoir été sur le point de succomber. Il traversa une crise désespérée, qu’une lettre nous fait connaître: le Testament d’Heiligenstadt, à ses frères, Carl et Johann, avec cette indication: «Pour lire et exécuter après ma mort[18].» C’est un cri de révolte et de douleur déchirante. On ne peut l’entendre sans être pénétré de pitié. Il fut tout près alors de mettre fin à sa vie. Seul son inflexible sentiment moral l’arrêta[19]. Ses dernières espérances de guérison disparurent. «Même le haut courage qui me soutenait s’est évanoui. O Providence, fais-moi apparaître une fois un jour, un seul jour de vraie joie! Il y a si longtemps que le son profond de la vraie joie m’est étranger. Quand, oh! quand, mon Dieu, pourrai-je la rencontrer encore?... Jamais?—Non, ce serait trop cruel!»
Cela semble une plainte d’agonie; et pourtant, Beethoven vivra vingt-cinq ans encore. Sa puissante nature ne pouvait se résigner à succomber sous l’épreuve. «Ma force physique croît plus que jamais avec ma force intellectuelle.... Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer. Chaque jour me rapproche du but que j’entrevois sans pouvoir le définir.... Oh! si j’étais délivré de ce mal, j’embrasserais le monde!... Point de repos! Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et je suis assez malheureux de devoir lui accorder plus de temps qu’autrefois. Que je sois seulement délivré à moitié de mon mal: et alors.... Non, je ne le supporterai pas. Je veux saisir le destin à la gueule. Il ne réussira pas à me courber tout à fait.—Oh! cela est si beau, de vivre la vie mille fois[20]!»
Cet amour, cette souffrance, cette volonté, ces alternatives d’accablement et d’orgueil, ces tragédies intérieures se retrouvent dans les grandes œuvres écrites en 1802: la Sonate avec marche funèbre, op. 26, la Sonate quasi una fantasia, et la Sonate dite du Clair de lune, op. 27, la Deuxième Sonate, op. 31, avec ses récitatifs dramatiques, qui semblent un monologue grandiose et désolé; la Sonate en ut mineur pour violon, op. 30, dédiée à l’empereur Alexandre; la Sonate à Kreutzer, op. 47; les six héroïques et poignantes mélodies religieuses sur des paroles de Gellert, op. 48. La Seconde Symphonie, qui est de 1803, reflète davantage son juvénile amour; et l’on sent que sa volonté prend décidément le dessus. Une force irrésistible balaye les tristes pensées. Un bouillonnement de vie soulève le finale. Beethoven veut être heureux; il ne veut pas consentir à croire son infortune irrémédiable: il veut la guérison, il veut l’amour; il déborde d’espoir[21].
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Dans plusieurs de ces œuvres, on est frappé par l’énergie et l’insistance des rythmes de marche et de combat. Cela est surtout sensible dans l’allegro et le finale de la Seconde Symphonie, et plus encore dans le premier morceau, superbement héroïque, de la Sonate à l’empereur Alexandre. Un caractère guerrier, spécial à cette musique, rappelle l’époque d’où elle est sortie. La Révolution arrivait à Vienne. Beethoven était emporté par elle. «Il se prononçait volontiers, dans l’intimité, dit le chevalier de Seyfried, sur les événements politiques, qu’il jugeait avec une rare intelligence, d’un coup d’œil clair et net.» Toutes ses sympathies l’entraînaient vers les idées révolutionnaires. «Il aimait les principes républicains», dit Schindler, l’ami qui le connut le mieux dans la dernière période de sa vie. «Il était partisan de la liberté illimitée et de l’indépendance nationale.... Il voulait que tous concourussent au gouvernement de l’État.... Il voulait pour la France le suffrage universel, et il espérait que Bonaparte l’établirait, et jetterait ainsi les bases du bonheur du genre humain.» Romain révolutionnaire, nourri de Plutarque, il rêvait d’une République héroïque, fondée par le dieu de la Victoire: le premier Consul; et, coup sur coup, il forge la Symphonie héroïque: Bonaparte (1804)[22], l’Iliade de l’Empire, et le finale de la Symphonie en ut mineur (1805-1808), l’épopée de la Gloire. Première musique vraiment révolutionnaire: l’âme du temps y revit avec l’intensité et la pureté qu’ont les grands événements dans les grandes âmes solitaires, dont les impressions ne sont pas amoindries par le contact de la réalité. La figure de Beethoven s’y montre colorée des reflets de ces guerres épiques. Partout elles s’expriment, peut-être à son insu, dans les œuvres de cette période: dans l’Ouverture de Coriolan (1807), où soufflent des tempêtes, dans le Quatrième quatuor, op. 18, dont le premier morceau a tant de parenté avec cette ouverture; dans la Sonate Appassionata, op. 57 (1804), dont Bismarck disait: «Si je l’entendais souvent, je serais toujours très vaillant[23]»; dans la partition d’Egmont; et jusque dans ses concertos pour piano, dans ce concerto en mi bémol, op. 73 (1809), où la virtuosité même se fait héroïque, où passent des armées.—Comment s’en étonner? Si Beethoven ignorait, en écrivant la Marche funèbre sur la mort d’un héros (de la sonate op. 26), que le héros le plus digne de ses chants, celui qui plus que Bonaparte s’approcha du modèle de la Symphonie héroïque, Hoche, venait de mourir près du Rhin, que domine encore son monument funèbre, du haut d’une petite colline entre Coblentz et Bonn,—à Vienne même, il avait vu deux fois la Révolution victorieuse. Ce sont les officiers français qui assistent en novembre 1805, à la première de Fidelio. C’est le général Hulin, le vainqueur de la Bastille, qui s’installe chez Lobkowitz, l’ami et le protecteur de Beethoven, celui à qui sont dédiés l’Héroïque et l’Ut mineur. Et le 10 mai 1809, Napoléon couche à Schoenbrunn[24]. Bientôt Beethoven haïra les conquérants français. Mais il n’en a pas moins senti la fièvre de leur épopée; et qui ne la sent pas comme lui, ne comprendra qu’à demi cette musique d’actions et de triomphes impériaux.
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Beethoven interrompit brusquement la Symphonie en ut mineur, pour écrire d’un jet, sans ses esquisses habituelles, la Quatrième Symphonie. Le bonheur lui était apparu. En mai 1806, il se fiançait avec Thérèse de Brunswick[25]. Elle l’aimait depuis longtemps,—depuis que, petite fille, elle prenait avec lui des leçons de piano, dans les premiers temps de son séjour à Vienne. Beethoven était ami de son frère, le comte François. En 1806, il fut leur hôte à Mártonvásár en Hongrie, et c’est là qu’ils s’aimèrent. Le souvenir de ces jours heureux s’est conservé dans quelques récits de Thérèse de Brunswick[26]. «Un soir de dimanche, dit-elle, après dîner, au clair de lune, Beethoven s’assit au piano. D’abord il promena sa main à plat sur le clavier. François et moi nous connaissions cela. C’était ainsi qu’il préludait toujours. Puis il frappa quelques accords sur les notes basses; et, lentement, avec une solennité mystérieuse, il joua un chant de Sébastien Bach[27]: «Si tu veux me donner ton cœur, que ce soit d’abord en secret; et notre pensée commune, que nul ne la puisse deviner.» Ma mère et le curé s’étaient endormis; mon frère regardait devant lui, gravement; et moi, que son chant et son regard pénétraient, je sentis la vie en sa plénitude.—Le lendemain matin, nous nous rencontrâmes dans le parc. Il me dit: «J’écris à présent un opéra. La principale figure est en moi, devant moi, partout où je vais, partout où je reste. Jamais je n’ai été à une telle hauteur. Tout est lumière, pureté, clarté. Jusqu’à présent, je ressemblais à cet enfant des contes de fée qui ramasse les cailloux, et ne voit pas la fleur splendide, fleurie sur son chemin....» C’est au mois de mai 1806, que je devins sa fiancée, avec le seul consentement de mon bien-aimé frère François.»
La Quatrième Symphonie, écrite cette année, est une pure fleur, qui garde le parfum de ces jours les plus calmes de sa vie. On y a justement remarqué «la préoccupation de Beethoven, alors, de concilier autant que possible son génie avec ce qui était généralement connu et aimé dans les formes transmises par ses prédécesseurs[28]». Le même esprit conciliant, issu de l’amour, agissait sur ses manières et sur sa façon de vivre. Ignaz von Seyfried et Grillparzer disent qu’il est plein d’entrain, vif, joyeux, spirituel, courtois dans le monde, patient avec les importuns, vêtu de façon recherchée; et il leur fait illusion, au point qu’ils ne s’aperçoivent pas de sa surdité, et disent qu’il est bien portant, sauf sa vue qui est faible[29]. C’est aussi l’idée que donne de lui un portrait d’une élégance romantique et un peu apprêtée, que peignit alors Maehler. Beethoven veut plaire, et il sait qu’il plaît. Le lion est amoureux: il rentre ses griffes. Mais on sent sous ses jeux, sous les fantaisies et la tendresse même de la Symphonie en si bémol, la redoutable force, l’humeur capricieuse, les boutades colériques.
Cette paix profonde ne devait pas durer; mais l’influence bienfaisante de l’amour se prolongea jusqu’en 1810. Beethoven lui dut sans doute la maîtrise de soi, qui fit alors produire à son génie ses fruits les plus parfaits: cette tragédie classique, la Symphonie en ut mineur,—et ce divin rêve d’un jour d’été: la Symphonie pastorale (1808)[30].—L’Appassionata, inspirée de la Tempête de Shakespeare[31], et qu’il regardait comme la plus puissante de ses sonates, paraît en 1807, et est dédiée au frère de Thérèse. A Thérèse elle-même il dédie la rêveuse et fantasque sonate, op. 78 (1809). Une lettre, sans date[32], et adressée A l’immortelle Aimée exprime, non moins que l’Appassionata, l’intensité de son amour:
«Mon ange, mon tout, mon moi.... j’ai le cœur gonflé du trop que j’ai à te dire.... Ah! où je suis, tu es aussi avec moi.... Je pleure, quand je pense que tu ne recevras probablement pas avant dimanche les premières nouvelles de moi.—Je t’aime, comme tu m’aimes, mais bien plus fort.... Ah! Dieu!—Quelle vie ainsi! Sans toi!—Si près, si loin.—... Mes idées se pressent vers toi, mon immortelle aimée (meine unsterbliche Geliebte), parfois joyeuses, puis après tristes, interrogeant le destin, lui demandant s’il nous exaucera.—Je ne puis vivre qu’avec toi, ou je ne vis pas.... Jamais une autre n’aura mon cœur. Jamais!—Jamais!—O Dieu! pourquoi faut-il s’éloigner quand on s’aime? Et pourtant ma vie, comme elle est à présent, est une vie de chagrins. Ton amour m’a fait à la fois le plus heureux et le plus malheureux des hommes.—... Sois paisible..., sois paisible—aime-moi!—Aujourd’hui,—hier,—quelle ardente aspiration, que de larmes vers toi!—toi—toi—ma vie—mon tout!—Adieu!—oh! continue de m’aimer,—ne méconnais jamais le cœur de ton aimé L.—Éternellement à toi—éternellement à moi—éternellement à nous[33].»