Quelle raison mystérieuse empêcha le bonheur de ces deux êtres qui s’aimaient?—Peut-être le manque de fortune, la différence de conditions. Peut-être Beethoven se révolta-t-il contre la longue attente qu’on lui imposait, et contre l’humiliation de tenir son amour indéfiniment secret.
Peut-être, violent, malade et misanthrope, comme il était, fit-il souffrir sans le vouloir celle qu’il aimait, et s’en désespérait-il.—L’union fut rompue; et pourtant ni l’un ni l’autre ne semble avoir jamais oublié son amour. Jusqu’à son dernier jour (elle ne mourut qu’en 1861), Thérèse de Brunswick aima Beethoven.
Et Beethoven disait, en 1816: «En pensant à elle, mon cœur bat aussi fort que le jour où je la vis pour la première fois.» De cette même année sont les six mélodies à la bien-aimée lointaine (an die ferne Geliebte), op. 98, d’un caractère si touchant et si profond. Il écrit dans ses notes: «Mon cœur déborde à l’aspect de cette admirable nature, et pourtant Elle n’est pas là, près de moi!»—Thérèse avait donné son portrait à Beethoven, avec la dédicace: «Au rare génie, au grand artiste, à l’homme bon. T. B.[34]». Dans la dernière année de sa vie, un ami surprit Beethoven, seul, embrassant ce portrait en pleurant, et parlant tout haut suivant son habitude: «Tu étais si belle, si grande, pareille aux anges!» L’ami se retira, revint un peu plus tard, le trouva au piano, et lui dit: «Aujourd’hui, mon vieil ami, il n’y a rien de diabolique sur votre visage.» Beethoven répondit: «C’est que mon bon ange m’a visité.»—La blessure fut profonde. «Pauvre Beethoven, dit-il lui-même, il n’est point de bonheur pour toi dans ce monde. Dans les régions de l’idéal seulement, tu trouveras des amis[35].»
Il écrit dans ses notes: «Soumission, soumission profonde à ton destin: tu ne peux plus exister pour toi, mais seulement pour les autres; pour toi, il n’y a plus de bonheur qu’en ton art. O Dieu, donne-moi la force de me vaincre!»
*
* *
Il est donc abandonné par l’amour. En 1810, il se retrouve seul; mais la gloire est venue, et le sentiment de sa puissance. Il est dans la force de l’âge. Il se livre à son humeur violente et sauvage, sans plus se soucier de rien, sans égards au monde, aux conventions, aux jugements des autres. Qu’a-t-il à craindre ou à ménager? Plus d’amour et plus d’ambition. Sa force, voilà ce qui lui reste, la joie de sa force, et le besoin d’en user, presque d’en abuser. «La force, voilà la morale des hommes qui se distinguent du commun des hommes.» Il est retombé dans la négligence de sa mise; et sa liberté de manières est devenue bien plus hardie qu’autrefois. Il sait qu’il a le droit de tout dire, même aux plus grands. «Je ne reconnais pas d’autres signes de supériorité que la bonté», écrit-il le 17 juillet 1812[36]. Bettina Brentano, qui le vit alors, dit qu’«aucun empereur, aucun roi n’avait une telle conscience de sa force». Elle fut fascinée par sa puissance: «Lorsque je le vis pour la première fois, écrit-elle à Gœthe, l’univers tout entier disparut pour moi. Beethoven me fit oublier le monde, et toi-même, ô Gœthe.... Je ne crois pas me tromper, en assurant que cet homme est de bien loin en avance sur la civilisation moderne.» Gœthe chercha à connaître Beethoven. Ils se rencontrèrent aux bains de Bohême, à Tœplitz, en 1812, et s’entendirent assez mal. Beethoven admirait passionnément le génie de Gœthe[37]; mais son caractère était trop libre et trop violent pour s’accommoder de celui de Gœthe, et pour ne pas le blesser. Il a raconté lui-même une promenade qu’ils firent ensemble, où l’orgueilleux républicain qu’il était donna une leçon de dignité au conseiller aulique du grand-duc de Weimar, qui ne le lui pardonna point.
«Les rois et les princes peuvent bien faire des professeurs et des conseillers secrets; ils peuvent les combler de titres et de décorations; mais ils ne peuvent pas faire des grands hommes, des esprits qui s’élèvent au-dessus de la fiente du monde;... et quand deux hommes sont ensemble, tels que moi et Gœthe, ces messieurs doivent sentir notre grandeur.—Hier, nous avons rencontré, sur le chemin, en rentrant, toute la famille impériale. Nous la vîmes de loin. Gœthe se détacha de mon bras, pour se ranger sur le côté de la route. J’eus beau lui dire tout ce que je voulus, je ne pus lui faire faire un pas de plus. J’enfonçai alors mon chapeau sur ma tête, je boutonnai ma redingote, et je fonçai, les bras derrière le dos, au milieu des groupes les plus épais.—Princes et courtisans ont fait la haie; le duc Rodolphe m’a ôté son chapeau; madame l’impératrice m’a salué la première.—Les grands me connaissent.—Pour mon divertissement, je vis la procession défiler devant Gœthe. Il se tenait sur le bord de la route, profondément courbé, son chapeau à la main. Je lui ai lavé la tête après, je ne lui ai fait grâce de rien[38]....» Gœthe n’oublia pas non plus[39].
De cette date sont les Septième et Huitième Symphonies, écrites en quelques mois, à Tœplitz, en 1812: l’Orgie du Rythme, et la Symphonie humoristique, les œuvres où il s’est montré peut-être le plus au naturel, et, comme il disait, le plus «déboutonné» (aufgeknoepft), avec ces transports de gaieté et de fureur, ces contrastes imprévus, ces saillies déconcertantes et grandioses, ces explosions titaniques qui plongeaient Gœthe et Zelter dans l’effroi[40], et faisaient dire de la Symphonie en la, dans l’Allemagne du Nord, que c’était l’œuvre d’un ivrogne.—D’un homme ivre, en effet, mais de force et de génie. «Je suis, a-t-il dit lui-même, je suis le Bacchus qui broie le vin délicieux pour l’humanité. C’est moi qui donne aux hommes la divine frénésie de l’esprit.» Je ne sais si, comme l’a écrit Wagner, il a voulu peindre dans le finale de sa Symphonie une fête dionysiaque[41]. Je reconnais surtout dans cette fougueuse kermesse la marque de son hérédité flamande, de même que je retrouve son origine dans son audacieuse liberté de langage et de manières, qui détonne superbement dans le pays de la discipline et de l’obéissance. Nulle part plus de franchise et de libre puissance que dans la Symphonie en la. C’est une dépense folle d’énergies surhumaines, sans but, pour le plaisir, un plaisir de fleuve qui déborde et submerge. Dans la Huitième Symphonie, la force est moins grandiose, mais plus étrange encore, et plus caractéristique de l’homme, mêlant la tragédie à la farce, et une vigueur herculéenne à des jeux et des caprices d’enfant[42].
1814 marque l’apogée de la fortune de Beethoven. Au Congrès de Vienne, il fut traité comme une gloire européenne. Il prit une part active aux fêtes. Les princes lui rendaient hommage; et il se laissait fièrement faire la cour par eux, comme il s’en vantait à Schindler.
Il s’était enflammé pour la guerre d’indépendance[43]. En 1813, il écrivit une symphonie de la Victoire de Wellington, et, au commencement de 1814, un chœur guerrier: Renaissance de l’Allemagne (Germanias Wiedergeburt). Le 29 novembre 1814, il dirigea, devant un public de rois, une cantate patriotique: le Glorieux moment (Der glorreiche Augenblick), et il composa pour la prise de Paris, en 1815, un chœur: Tout est consommé! (Es ist vollbracht!) Ces œuvres de circonstance firent plus pour sa réputation que tout le reste de sa musique. La gravure de Blasius Hœfel, d’après un dessin du Français Letronne, et le masque farouche, moulé sur son visage par Franz Klein en 1812, donnent l’image vivante de Beethoven au temps du Congrès de Vienne. Le trait dominant de cette face de lion, aux mâchoires serrées, aux plis colères et douloureux, est la volonté,—une volonté napoléonienne. On reconnaît l’homme, qui disait de Napoléon, après Iéna: «Quel malheur que je ne me connaisse pas à la guerre comme à la musique! Je le battrais!»—Mais son royaume n’était pas de ce monde. «Mon empire est dans l’air», comme il l’écrit à François de Brunswick. (Mein Reich ist in der Luft[44].)