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A cette heure de gloire succède la période la plus triste et la plus misérable.
Vienne n’avait jamais été sympathique à Beethoven. Un génie fier et libre, comme le sien, ne pouvait se plaire dans cette ville factice, d’esprit mondain et médiocre, que Wagner a si durement marquée de son mépris[45]. Il ne perdait aucune occasion de s’en éloigner; et vers 1808, il avait songé sérieusement à quitter l’Autriche, pour venir à la cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie[46]. Mais Vienne était abondante en ressources musicales; et il faut lui rendre cette justice, qu’il s’y trouva toujours de nobles dilettantes pour sentir la grandeur de Beethoven et pour épargner à leur patrie la honte de le perdre. En 1809, trois des plus riches seigneurs de Vienne: l’archiduc Rodolphe, élève de Beethoven, le prince Lobkowitz, et le prince Kinsky, s’étaient engagés à lui servir annuellement une pension de 4 000 florins, sous la seule condition qu’il resterait en Autriche: «Comme il est démontré, disaient-ils, que l’homme ne peut entièrement se vouer à son art qu’à la condition d’être libre de tout souci matériel, et que ce n’est qu’alors qu’il peut produire ces œuvres sublimes qui sont la gloire de l’art, les soussignés ont formé la résolution de mettre Ludwig van Beethoven à l’abri du besoin, et d’écarter ainsi les obstacles misérables qui pourraient s’opposer à l’essor de son génie.»
Malheureusement l’effet ne répondit pas aux promesses. Cette pension fut toujours fort inexactement payée; bientôt elle cessa tout à fait de l’être. Vienne avait d’ailleurs changé de caractère après le Congrès de 1814. La société était distraite de l’art par la politique, le goût musical gâté par l’italianisme, et la mode, tout à Rossini, traitait Beethoven de pédant[47].
Les amis et les protecteurs de Beethoven se dispersèrent ou moururent: le prince Kinsky en 1812, Lichnowsky en 1814, Lobkowitz en 1816. Rasumowsky, pour qui il avait écrit ses admirables quatuors, op. 59, donna son dernier concert en février 1815. En 1815, Beethoven se brouille avec Stephan von Breuning, son ami d’enfance, le frère d’Éléonore[48]. Il est désormais seul[49]: «Je n’ai point d’amis et je suis seul au monde», écrit-il dans ses notes de 1816.
La surdité était devenue complète[50]. Depuis l’automne de 1815, il n’a plus de relations que par écrit avec le reste des hommes. Le plus ancien cahier de conversation est de 1816[51]. On connaît le douloureux récit de Schindler sur la représentation de Fidelio en 1822. «Beethoven demanda à diriger la répétition générale.... Dès le duetto du premier acte, il fut évident qu’il n’entendait rien de ce qui se passait sur la scène. Il retardait considérablement le mouvement; et, tandis que l’orchestre suivait son bâton, les chanteurs pressaient pour leur compte. Il s’ensuivit une confusion générale. Le chef d’orchestre ordinaire, Umlauf, proposa un instant de repos, sans en donner la raison; et, après quelques paroles échangées avec les chanteurs, on recommença. Le même désordre se produisit de nouveau. Il fallut faire une seconde pause. L’impossibilité de continuer sous la direction de Beethoven était évidente; mais comment le lui faire comprendre? Personne n’avait le cœur de lui dire: «Retire-toi, pauvre malheureux, tu ne peux pas diriger». Beethoven, inquiet, agité, se tournait à droite et à gauche, s’efforçait de lire dans l’expression des différentes physionomies, et de comprendre d’où venait l’obstacle: de tous côtés, le silence. Tout à coup, il m’appela d’une façon impérieuse. Quand je fus près de lui, il me présenta son carnet et me fit signe d’écrire. Je traçai ces mots: «Je vous supplie de ne pas continuer; je vous expliquerai à la maison pourquoi». D’un bond, il sauta dans le parterre, me criant: «Sortons vite!» Il courut d’un trait jusqu’à sa maison; il entra et se laissa tomber inerte sur un divan, se couvrant le visage avec les deux mains; il resta ainsi jusqu’à l’heure du repas. A table, il ne fut pas possible d’en tirer une parole; il conservait l’expression de l’abattement et de la douleur la plus profonde. Après dîner, quand je voulus le laisser, il me retint, m’exprimant le désir de ne pas rester seul. Au moment de nous séparer, il me pria de l’accompagner chez son médecin, qui avait une grande réputation pour les maladies de l’oreille.... Dans toute la suite de mes rapports avec Beethoven, je ne trouve pas un jour qui puisse se comparer à ce jour fatal de novembre.... Il avait été frappé au cœur, et, jusqu’au jour de sa mort, il vécut sous l’impression de cette terrible scène[52].»
Deux ans plus tard, le 7 mai 1824, dirigeant la Symphonie avec chœurs (ou plutôt, comme dit le programme, «prenant part à la direction du concert»), il n’entendait rien du fracas de toute la salle qui l’acclamait; il ne parvenait à s’en douter, que lorsqu’une des chanteuses, le prenant par la main, le tournait du côté du public, et qu’il voyait soudain les auditeurs debout, agitant leurs chapeaux, et battant des mains.—Un voyageur anglais, Russel, qui le vit au piano, vers 1825, dit que quand il voulait jouer doucement, les touches ne résonnaient pas, et que cela était saisissant de suivre dans ce silence l’émotion qui l’animait, sur sa figure et ses doigts crispés.
Muré en lui-même[53], séparé du reste des hommes, il n’avait de consolation qu’en la nature. «Elle était sa seule confidente», dit Thérèse de Brunswick. Elle fut son refuge. Charles Neate, qui le connut en 1815, dit qu’il ne vit jamais personne qui aimât aussi parfaitement les fleurs, les nuages, la nature[54]: il semblait en vivre.—«Personne sur terre ne peut aimer la campagne autant que moi, écrit Beethoven.... J’aime un arbre plus qu’un homme....»—Chaque jour, à Vienne, il faisait le tour des remparts. A la campagne, de l’aurore à la nuit, il se promenait seul, sans chapeau, sous le soleil, ou la pluie. «Tout-Puissant!—Dans les bois je suis heureux,—heureux dans les bois—où chaque arbre parle par toi.—Dieu, quelle splendeur!—Dans ces forêts, sur les collines,—c’est le calme,—le calme pour te servir.»
Son inquiétude d’esprit y trouvait quelque répit[55]. Il était harcelé par les soucis d’argent. Il écrit en 1818: «Je suis presque réduit à la mendicité, et je suis forcé d’avoir l’air de ne pas manquer du nécessaire». Et ailleurs: «La sonate op. 106 a été écrite dans des circonstances pressantes. C’est une dure chose de travailler pour se procurer du pain.» Spohr dit que souvent il ne pouvait sortir, à cause de ses souliers troués. Il avait de fortes dettes envers ses éditeurs, et ses œuvres ne lui rapportaient rien. La Messe en ré, mise en souscription, recueillit sept souscripteurs (dont pas un musicien)[56]. Il recevait à peine trente ou quarante ducats pour ses admirables sonates, dont chacune lui coûtait trois mois de travail. Le prince Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, 130, 132, ses œuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son sang; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des difficultés domestiques, dans des procès sans fin, afin d’obtenir les pensions qu’on lui devait, ou de conserver la tutelle d’un neveu, le fils de son frère Charles, mort de la phtisie en 1815.
Il avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement dont son cœur débordait. Il se réservait là encore de cruelles souffrances. Il semble qu’une sorte de grâce d’état ait pris soin de renouveler sans cesse et d’accroître sa misère, pour que son génie ne manquât point d’aliments.—Il lui fallut d’abord disputer le petit Charles à la mère indigne, qui voulait le lui enlever: