La chair n'était pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se poursuivait dans le secret du cœur, entre les passions et Dieu. Tolstoï note, dans le Journal, les trois démons qui le dévorent:

1º Passion du jeu. Lutte possible.

2º Sensualité. Lutte très difficile.

3º Vanité. La plus terrible de toutes.

Dans l'instant qu'il rêvait de vivre pour les autres et de se sacrifier, des pensées voluptueuses ou futiles l'assiégeaient: l'image de quelque femme cosaque, ou «le désespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se soulevait plus que la droite[35]».—«N'importe!» Dieu était là, il ne le quittait plus. Le bouillonnement de la lutte même était fécond, toutes les puissances de vie en étaient exaltées.

Je pense que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller faire un voyage au Caucase m'a été inspirée d'en haut. La main de Dieu m'a guidé. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu meilleur ici, et je suis fermement persuadé que tout ce qui peut m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-même qui l'a voulu...[36].

C'est le chant d'actions de grâces de la terre au printemps. Elle se couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le génie de Tolstoï donne ses premières fleurs: Enfance, la Matinée d'un Seigneur, l'Incursion, Adolescence; et il remercie l'Esprit de vie qui l'a fécondé[37].

Histoire de mon Enfance fut commencée, dans l'automne de 1851, à Tiflis, et terminée, le 2 juillet 1852, à Piatigorsk, au Caucase. Il est curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie nouvelle, au milieu des risques émouvants de la guerre, occupé à découvrir un monde de caractères et de passions qui lui étaient inconnus, Tolstoï soit revenu, dans cette première œuvre, aux souvenirs de sa vie passée. Mais quand il écrivit Enfance, il était malade, son activité militaire se trouvait brusquement arrêtée; et, durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il était dans une disposition d'esprit sentimentale, où le passé se déroulait devant ses yeux attendris[38]. Après la tension épuisante des ingrates dernières années, il lui était doux de revivre «la période merveilleuse, innocente, poétique et joyeuse» du premier âge, et de se refaire un «cœur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour». Au reste, avec l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimités, avec le caractère cyclique de son imagination poétique, qui concevait rarement un sujet isolé, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue chaîne historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais exécuter[39], Tolstoï, à ce moment, ne voyait dans les récits d'Enfance que les premiers chapitres d'une Histoire de quatre Époques, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute aboutir à la révélation de Dieu par la nature.

Tolstoï a été très sévère plus tard pour ses récits d'Enfance, auxquels il a dû une partie de sa popularité.