Cependant, dégoûté de l'Université et des hommes «comme il faut», il revient se terrer dans ses champs, à Iasnaïa Poliana (1847-1851); il reprend contact avec le peuple; il prétend lui venir en aide, en être le bienfaiteur et l'éducateur. Ses expériences de ce temps ont été racontées dans une de ses premières œuvres, la Matinée d'un Seigneur (1852), une remarquable nouvelle, dont le héros est son prête-nom favori, le prince Nekhludov[30].

Nekhludov a vingt ans. Il a laissé l'Université pour se consacrer à ses paysans. Voici un an qu'il travaille à leur faire du bien; et, dans une visite au village, nous le voyons qui se heurte à l'indifférence railleuse, à la méfiance enracinée, à la routine, à l'insouciance, au vice, à l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre découragé, et il songe à ses rêves d'il y a un an, à son généreux enthousiasme, à «son idée que l'amour et le bien étaient le bonheur et la vérité, le seul bonheur et la seule vérité possibles en ce monde». Il se sent vaincu. Il est honteux et lassé.

Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les touches. Un accord sortit, puis un second, un troisième... Il se mit à jouer. Les accords n'étaient pas tout à fait réguliers; souvent ils étaient ordinaires jusqu'à la banalité et ne décelaient aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indéfinissable, triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de cœur, il attendait ce qui allait sortir, et il suppléait vaguement par l'imagination à ce qui faisait défaut. Il entendait le chœur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de l'activité forcée de l'imagination, qui lui présentait sans liens, mais avec une clarté étonnante, les images et les scènes les plus variées du passé et de l'avenir....

Il revoit les moujiks vicieux, méfiants, menteurs, paresseux et butés, avec qui il causait tout à l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pénètre en leur cœur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur résignation au sort qui les écrase, leur pardon pour les injures, leur affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux au passé. Il évoque leurs journées de bon travail, fatigant et sain....

«C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un d'eux?»[31]

Tout Tolstoï est déjà dans le héros de cette première nouvelle[32]: sa vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un réalisme sans défaut; mais, dès qu'il ferme les yeux, ses rêves le reprennent, et son amour des hommes.

Mais Tolstoï, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaïa l'a déçu; il est las du peuple, comme de l'élite; son rôle lui pèse: il n'y tient plus. D'ailleurs ses créanciers le harcèlent. En 1851, il s'enfuit au Caucase, à l'armée, auprès de son frère Nicolas, officier.

A peine arrivé dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve Dieu:

La nuit dernière[33], j'ai à peine dormi... Je me suis mis à prier Dieu. Il m'est impossible de décrire la douceur du sentiment que j'éprouvais en priant. J'ai récité les prières habituelles, et ensuite je suis resté longtemps encore à prier. Je désirais quelque chose de très grand, de très beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je voulais me fondre avec l'Être infini, je lui demandais de me pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me pardonnait. Je demandais, et en même temps je sentais que je n'avais rien à demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais pas demander. Je l'ai remercié, mais non en paroles, non en pensée... Une heure à peine s'était écoulée que j'écoutais la voix du vice. Je me suis endormi en rêvant de la gloire et des femmes: c'était plus fort que moi.—N'importe! Je remercie Dieu pour ce moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montré ma petitesse et ma grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre, mais je n'ose pas. Je m'abandonne à Ta Volonté[34]!