Une chose le sauva toujours: son absolue sincérité.

—Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov à son ami. Vous avez une qualité étonnante et rare: la franchise.

—Oui, je dis toujours les choses que j'ai même honte à m'avouer[28].

Dans ses pires égarements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.

«Je vis tout à fait bestialement, écrit-il dans son Journal, je suis tout déprimé.»

Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses erreurs:

1º Indécision ou manque d'énergie;—2º Duperie de soi-même;—3º Précipitation;—4º Fausse honte;—5º Mauvaise humeur;—6º Confusion;—7º Esprit d'imitation;—8º Versatilité;—9º Irréflexion.

Cette même indépendance de jugement, il l'applique, encore étudiant, à la critique des conventions sociales et des superstitions intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout sérieux aux études historiques, et se fait mettre aux arrêts pour son audace de pensée. A cette époque, il découvre Rousseau, les Confessions, Émile. C'est un coup de foudre.

Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en médaille comme une image sainte[29].

Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau (1846-7).