Il fit ses études à Kazan[13]. Études médiocres. On disait des trois frères[14]: «Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Léon ne veut pas et ne peut pas».
Il passait par ce qu'il nomma «le désert de l'adolescence». Désert de sable, où souffle par rafales un vent brûlant de folie. Sur cette période, les récits d'Adolescence et surtout de Jeunesse sont riches en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un état de fièvre perpétuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie tous les systèmes[15]. Stoïcien, il s'inflige des tortures physiques. Épicurien, il se débauche. Puis, il croit à la métempsycose. Il finit par tomber dans un nihilisme dément: il lui semble que s'il se retournait assez vite, il pourrait voir face à face le néant. Il s'analyse, il s'analyse....
Je ne pensais plus à une chose, je pensais que je pensais à une chose....[16]
Cette analyse perpétuelle, cette machine à raisonner, qui tournait dans le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, «lui nuit souvent dans la vie», mais où son art a puisé des ressources inouïes[17].
A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller à l'église[18]. Mais la foi n'était pas morte, elle couvait seulement:
Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutôt je ne le niais pas. Mais quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le dire[19].
Il était pris, par moments, de rêves de bonté. Il voulait vendre sa voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un dixième de sa fortune, se passer de domestiques.... «Car ce sont des hommes comme moi[20].» Il écrivait, pendant une maladie[21], des Règles de vie. Il s'y assignait naïvement le devoir de «tout étudier et tout approfondir: droit, médecine, langues, agriculture, histoire, géographie, mathématiques, d'atteindre le plus haut degré de perfection en musique et en peinture».... Il avait «la conviction que la destinée de l'homme était dans son perfectionnement incessant».
Mais, insensiblement, sous la poussée de ses passions d'adolescent, d'une sensualité violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi dans la perfection déviait, perdait son caractère désintéressé, devenait pratique et matérielle. S'il voulait perfectionner sa volonté, son corps et son esprit, c'était afin de vaincre le monde et d'imposer l'amour[23]. Il voulait plaire.
Ce n'était pas aisé. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale, longue et lourde, cheveux courts, plantés bas, petits yeux qui se fixent sur vous avec dureté, enfouis dans des cavités sombres, large nez, grosses lèvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il était enfant, lui causait déjà des crises de désespoir[25], il prétendit réaliser l'idéal de «l'homme comme il faut[26]». Cet idéal le conduisit, pour faire comme les autres «hommes comme il faut», à jouer, à s'endetter stupidement et à se débaucher tout à fait[27].