Tolstoï ne termine point là. L'épilogue, qui se passe en 1820, est une transition d'une époque à une autre, de l'âge napoléonien à l'âge des Décembristes. Il donne le sentiment de la continuité et du recommencement de la vie. Au lieu de débuter et de finir en pleine crise, Tolstoï finit, comme il a débuté, au moment où une grande vague s'efface et où la vague suivante naît. Déjà l'on aperçoit les héros à venir, les conflits qui s'élèveront entre eux et les morts qui ressuscitent dans les vivants[111].

J'ai tâché de dégager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance extraordinaire de vie de ces centaines de héros, tous individuels et dessinés d'une façon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs, Russes, Autrichiens et Français! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littérature européenne, Tolstoï a fait des esquisses sans nombre, «combiné, disait-il, des millions de projets», fouillé dans les bibliothèques, mis à contribution ses archives de famille[112], ses notes antérieures, ses souvenirs personnels. Cette préparation minutieuse assure la solidité du travail, mais ne lui enlève rien de sa spontanéité. Tolstoï travaillait, d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de Guerre et Paix, c'est sa jeunesse de cœur. Il n'est pas une autre œuvre de Tolstoï qui soit aussi riche en âmes d'enfants et d'adolescents; et chacune est une musique, d'une pureté de source, d'une grâce qui attendrit comme une mélodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit Pétia.

La plus exquise est Natacha. Chère petite fille, fantasque, rieuse, au cœur aimant, qu'on voit grandir auprès de soi, que l'on suit dans la vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une sœur,—qui ne croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, où Natacha, à sa fenêtre que baigne le clair de lune, rêve et parle follement, au-dessus de la fenêtre du prince André qui l'écoute.... Émotions du premier bal, amour, attente d'amour, floraison de désirs et de rêves désordonné, course en traîneau, la nuit, dans la forêt neigeuse où s'allument des lueurs fantastiques. Nature, qui vous étreint de sa trouble tendresse. Soirée à l'Opéra, monde étrange de l'art, où la raison se grise; folie du cœur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave l'âme, divine pitié, qui veille le bien-aimé mourant.... On ne peut évoquer ces pauvres souvenirs sans l'émotion qu'on aurait à parler d'une amie, la plus aimée. Ah! qu'une telle création fait mesurer la faiblesse des types féminins dans presque tout le roman et le théâtre contemporains! La vie même est saisie, et si souple, si fluide que, d'une ligne à l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.—La princesse Marie, la laide, belle par la bonté, n'est pas une peinture moins parfaite; mais comme elle eût rougi, la fille timide et gauche, comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dévoilés tous les secrets d'un cœur, qui se cache peureusement aux regards!

En général, les caractères de femmes sont, comme je l'indiquais, très supérieurs aux caractères d'hommes, surtout à ceux des deux héros où Tolstoï a mis sa pensée propre: la nature molle et faible de Pierre Besoukhov, la nature ardente et sèche du prince André Bolkonski. Ce sont des âmes qui manquent de centre; elles oscillent perpétuellement, plutôt qu'elles n'évoluent; elles vont d'un pôle à l'autre, sans jamais avancer. On répondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mêmes critiques. C'est à ce propos que Tourgueniev reprochait à la psychologie de Tolstoï de rester stationnaire. «Pas de vrai développement. D'éternelles hésitations, des vibrations du sentiment[113].» Tolstoï convenait lui-même qu'il avait un peu sacrifié, par moments, les caractères individuels[114] à la fresque historique.

Et la gloire, en effet, de Guerre et Paix est dans la résurrection de tout un âge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille des nations. Ses vrais héros, ce sont les peuples; et derrière eux, comme derrière les héros d'Homère, les dieux qui les mènent: les forces invisibles, «les infiniment petits qui dirigent les masses», le souffle de l'Infini. Ces combats gigantesques, où un destin caché entrechoque les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par delà l'Iliade, on songe aux épopées hindoues[115].

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Anna Karénine marque, avec Guerre et Paix, le sommet de cette période de maturité[116]. C'est une œuvre plus parfaite, que mène un esprit encore plus sûr de son métier artistique, plus riche aussi d'expérience, et pour qui le monde du cœur n'a plus aucun secret. Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fraîcheur d'enthousiasme,—les grandes ailes de Guerre et Paix. Tolstoï n'a déjà plus la même joie à créer. La quiétude passagère des premiers temps du mariage a disparu. Dans le cercle enchanté de l'amour et de l'art, que la comtesse Tolstoï a tracé autour de lui, recommencent à se glisser les inquiétudes morales.

Déjà, dans les premiers chapitres de Guerre et Paix, un an après le mariage, les confidences du prince André à Pierre, au sujet du mariage, marquaient le désenchantement de l'homme qui voit dans la femme aimée l'étrangère, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire à son développement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brèves menaces, qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois où Tolstoï termine Guerre et Paix, en 1869, voici une secousse plus grave:

Il avait quitté les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine. Une nuit, il était couché; deux heures du matin venaient de sonner:

J'étais terriblement fatigué, j'avais sommeil et me sentais assez bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel effroi que jamais je n'ai éprouvé rien de pareil. Je te raconterai cela en détail[117]: c'était vraiment épouvantable. Je sautai du lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis, et quand on m'éveilla, j'étais complètement remis. Hier, la même chose s'est reproduite, mais à un degré beaucoup moindre...[118].