Le château d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la comtesse Tolstoï, se lézarde. Dans le vide où l'achèvement de Guerre et Paix laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses préoccupations philosophiques[119] et pédagogiques: il veut écrire un Abécédaire[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec acharnement; il en est plus fier que de Guerre et Paix, et, lorsqu'il l'a écrit (1872), il en récrit un second (1875). Puis, il s'entiche du grec, il l'étudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il découvre «le délicieux Xénophon», et Homère, le vrai Homère, non pas celui des traducteurs, «tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse», mais «cet autre diable, qui chante à pleine voix, sans que jamais lui vienne en tête que quelqu'un peut l'écouter[121]».
Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment beau, d'une beauté simple, jusqu'à présent je ne savais rien[122].
C'est une folie: il en convient. Il se remet à l'école avec une telle passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de koumiss, à Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mécontent de tout. A la suite d'un procès, en 1872, il parle sérieusement de vendre tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse Tolstoï se désole:
Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guériras pas. Ce sont eux qui te valent cette angoisse et cette indifférence pour la vie présente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue morte: elle met dans un état d'esprit mort[123].
Enfin, après beaucoup de projets abandonnés, à peine ébauchés, le 19 mars 1873, à la grande joie de la comtesse, il commence Anna Karénine[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attristée par des deuils domestiques[125]; sa femme est malade. «La béatitude ne règne pas dans la maison[126]...»
L'œuvre porte un peu la trace de cette expérience attristée, de ces passions désabusées[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fiançailles de Levine, l'amour n'a plus la jeune poésie qui égale certaines pages de Guerre et Paix aux plus belles poésies lyriques de tous les temps. En revanche, il a pris un caractère âpre, sensuel, impérieux. La fatalité qui règne sur le roman n'est plus, comme dans Guerre et Paix, une sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais la folie d'aimer, «la Vénus tout entière...» C'est elle qui, dans la scène merveilleuse du bal, où la passion s'empare, à leur insu, d'Anna et de Wronski, prête à la beauté innocente d'Anna, couronnée de pensées et vêtue de velours noir, «une séduction presque infernale»[128]. C'est elle qui, lorsque Wronski vient de se déclarer, fait rayonner le visage d'Anna,—«non de joie: c'était le rayonnement terrible d'un incendie, par une nuit obscure[129]». C'est elle qui, dans les veines de cette femme loyale et raisonnable, de cette jeune mère aimante, fait couler une force voluptueuse de sève et s'installe dans son cœur, qu'elle ne quittera plus qu'après l'avoir détruit. Aucun de ceux qui approchent Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du démon caché. La première, Kitty, le découvre, avec saisissement. Une crainte mystérieuse se mêle à la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine, en sa présence, perd toute sa volonté. Anna elle-même sait bien qu'elle ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se déroule, l'implacable passion ronge, pièce par pièce, tout l'édifice moral de la fière personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son âme brave et sincère, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa vanité mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire à son amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants; la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige à mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang des femmes qui ne cherchent plus qu'à tourner la tête à tout homme, quel qu'il soit; elle a recours à la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour où les tourments intolérables qui la dévorent la jettent, avec l'amer sentiment de sa déchéance morale, sous les roues d'un wagon. «Et le petit moujik à barbe ébouriffée»,—la vision sinistre qui a hanté ses rêves et ceux de Wronski,—«se penche du marchepied du wagon sur la voie»; et, disait le rêve prophétique, «il était courbé en deux sur un sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait été la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...»
«Je me suis réservé la vengeance[130]», dit le Seigneur....
Autour de cette tragédie d'une âme que l'amour consume et qu'écrase la Loi de Dieu,—peinture d'une seule coulée et d'une profondeur effrayante,—Tolstoï a disposé, comme dans Guerre et Paix, les romans d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallèles alternent d'une façon un peu raide et factice, sans atteindre à l'unité organique de la symphonie de Guerre et Paix. On peut aussi trouver que le parfait réalisme de certains tableaux—les cercles aristocratiques de Pétersbourg et leurs oisifs entretiens,—touche parfois à l'inutilité. Enfin, plus ouvertement encore que dans Guerre et Paix, Tolstoï a juxtaposé sa personnalité morale et ses idées philosophiques au spectacle de la vie. Mais l'œuvre n'en est pas moins d'une richesse merveilleuse. Même profusion de types que dans Guerre et Paix, et tous d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent même supérieurs. Tolstoï s'est complu à peindre Stepane Arcadievitch, l'aimable égoïste, que nul ne peut voir sans répondre à son affectueux sourire, et Karénine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme d'État distingué et médiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments vrais sous une ironie perpétuelle: mélange de dignité et de lâcheté, de pharisianisme et de sentiment chrétien; produit étrange d'un monde artificiel, dont il lui est impossible malgré son intelligence et sa générosité réelle de se dégager jamais,—et qui a bien raison de se défier de son cœur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber à la fin dans une niaiserie mystique.
Mais l'intérêt principal du roman, avec la tragédie d'Anna et les tableaux variés de la société russe vers 1860,—salons, cercles d'officiers, bals, théâtres, courses,—est dans son caractère autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolstoï, Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolstoï lui a prêté ses idées à la fois conservatrices et démocratiques, son anti-libéralisme d'aristocrate paysan qui méprise les intellectuels[131]; mais il lui a prêté sa vie. L'amour de Levine et de Kitty et leurs premières années de mariage sont une transposition de ses propres souvenirs domestiques,—de même que la mort du frère de Levine est une douloureuse évocation de la mort du frère de Tolstoï, Dmitri. Toute la dernière partie, inutile au roman, nous fait lire dans les troubles qui l'agitaient alors. Si l'épilogue de Guerre et Paix était une transition artistique à une autre œuvre projetée, l'épilogue d'Anna Karénine est une transition autobiographique à la révolution morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par les Confessions. Déjà, au cours du livre, revient perpétuellement, sous une forme ironique ou violente, la critique de la société contemporaine, qu'il ne cessera de combattre dans ses œuvres futures. Guerre au mensonge, à tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libéraux, à la charité mondaine, à la religion de salon, à la philanthropie! Guerre au monde, qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les élans généreux de l'âme! La mort jette une lumière subite sur les conventions sociales. Devant Anna mourante, le guindé Karénine s'attendrit. Dans cette âme sans vie, où tout est fabriqué, pénètre un rayon d'amour et de pardon chrétien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont momentanément transformés. Tout devient simple et loyal. Mais à mesure qu'Anna se rétablit, ils sentent, tous les trois, «en face de la force morale, presque sainte qui les guidait intérieurement, l'existence d'une autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgré eux, et ne leur accordera pas la paix.» Et ils savent d'avance qu'ils seront impuissants dans cette lutte, où «ils seront obligés de faire le mal, que le monde jugera nécessaire[132]».
Si Levine, comme Tolstoï qu'il incarne, s'épure lui aussi, dans l'épilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touché. Jusque-là, «incapable de croire, il l'était également de douter tout à fait[133]». Depuis qu'il a vu mourir son frère, la terreur de son ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses. Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui parle des hommes «qui vivent non pour soi, mais pour Dieu». Ce lui est une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le cœur. La raison enseigne la lutte féroce pour la vie; il n'y a rien de raisonnable à aimer son prochain: