La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a été donné, révélé par le cœur[134].
Dès lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le cœur est le seul guide, l'a ramené à Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas à le savoir. Levine, à ce moment, comme Tolstoï le restera longtemps, est humble à l'égard de l'Église, et nullement en révolte contre les dogmes.
Il y a une vérité, même dans l'illusion de la voûte céleste et dans les mouvements apparents des astres[135].
Ces angoisses de Levine, ces velléités de suicide qu'il cachait à Kitty, Tolstoï au même moment les cachait à sa femme. Mais il n'avait pas encore atteint le calme qu'il prêtait à son héros. A vrai dire, ce calme n'est guère communicatif. On sent qu'il est désiré plus que réalisé, et que tout à l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolstoï n'en était pas dupe. Il avait eu bien de la peine à aller jusqu'au bout de son œuvre. Anna Karénine l'ennuyait, avant qu'il eût fini[136]. Il ne pouvait plus travailler. Il restait là, inerte, sans volonté, en proie au dégoût et à la terreur de lui-même. Alors, dans le vide de sa vie, se leva le grand vent qui sortait de l'abîme, le vertige de la mort. Tolstoï a raconté ces terribles années, plus tard, quand il venait d'échapper au gouffre[137].
«Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'étais aimé, j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la santé, la vigueur physique et morale; j'étais capable de faucher comme un paysan; je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie s'arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'était pas vivre. Je n'avais plus de désirs. Je savais qu'il n'y avait rien à désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité. La vérité était que la vie est une insanité. J'étais arrivé à l'abîme et je voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi, homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. Une force invincible m'entraînait à me débarrasser de la vie... Je ne dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la vie était plus puissante que moi; c'était une aspiration semblable à mon ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. Je devais user de ruse envers moi-même pour ne pas y céder trop vite. Et voilà que moi, l'homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je restais seul à me déshabiller. Je n'allais plus à la chasse avec mon fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie était une farce stupide, qui m'était jouée par quelqu'un. Quarante ans de travail, de peines, de progrès, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre, seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitôt l'ivresse dissipée, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide... La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'étaient des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je ne pouvais me résigner. J'étais semblable à un homme égaré dans une forêt, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est égaré, et qui court de tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il s'égare davantage...»
Le salut vint du peuple. Tolstoï avait toujours eu pour lui «une affection étrange, toute physique[140]», que n'avaient pu ébranler les expériences répétées de ses désillusions sociales. Dans les dernières années, il s'était, comme Levine, beaucoup rapproché de lui[141]. Il se prit à penser à ces milliards d'êtres en dehors du cercle étroit des savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'étourdissaient, ou traînaient lâchement, comme lui, une vie désespérée. Et il se demanda pourquoi ces milliards d'êtres échappaient à ce désespoir, pourquoi ils ne se tuaient pas. Il aperçut alors qu'ils vivaient, non par le secours de la raison, mais sans se soucier d'elle,—par la foi. Qu'était-ce que cette foi, qui ignorait la raison?
La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi. Les idées religieuses ont été élaborées dans le lointain infini de la pensée humaine. Les réponses données par la foi au sphinx de la vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanité.
Suffit-il donc de connaître ces formules de la sagesse, qu'a enregistrées le livre des religions?—Non, la foi n'est pas une science, la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vécue. Le dégoût qu'inspira à Tolstoï la vue des gens riches et bien pensants, pour qui la foi n'était qu'une sorte de «consolation épicurienne de la vie», le rejeta décidément parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord leur vie avec leur foi.
Et il comprit que la vie du peuple travailleur était la vie elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité.