Tolstoï pleurait des larmes de sang sur les «crimes» de sa vie passée:
J'éprouve les souffrances de l'enfer. Je me rappelle toute ma lâcheté passée, et ces souvenirs ne me quittent pas, ils empoisonnent ma vie. On regrette d'ordinaire que l'on ne garde pas le souvenir après la mort. Quel bonheur qu'il en soit ainsi! Quelle souffrance ce serait, si, dans cette autre vie, je me rappelais tout le mal que je commis ici-bas[314]!...
Ce n'est pas lui qui eût écrit ses Confessions, comme Rousseau, parce que, dit celui-ci, «sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon intérêt à tout dire[315]». Tolstoï, après avoir essayé, renonce à écrire ses Mémoires; la plume lui tombe des mains: il ne veut pas être un objet de scandale pour ceux qui le liront:
Des gens diraient: Voilà donc cet homme que plusieurs placent si haut! Et quel lâche il était! Alors, à nous, simples mortels, c'est Dieu lui-même qui ordonne d'être lâches[316].
Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrétienne la belle pudeur morale, l'humilité qui donne au vieux Tolstoï une candeur ineffable. Derrière Rousseau,—encadrant la statue de l'île aux Cygnes—on voit Saint-Pierre de Genève, la Rome de Calvin. En Tolstoï, on retrouve les pèlerins, les innocents, dont les confessions naïves et les larmes avaient ému son enfance.
Mais, bien plus encore que la lutte contre le monde, qui lui est commune avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernières années de la vie de Tolstoï, un magnifique combat entre les deux plus hautes puissances de son âme: la Vérité et l'Amour.
La Vérité,—«ce regard qui va droit à l'âme»,—la lumière pénétrante de ces yeux gris qui vous percent... Elle était sa plus ancienne foi, la reine de son art.
L'héroïne de mes écrits, celle que j'aime de toutes les forces de mon âme, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c'est la vérité[317].
La vérité, seule épave, surnageant du naufrage, après la mort de son frère[318]. La vérité, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...
Mais bientôt, «la vérité horrible[319]» ne lui avait plus suffi. L'Amour l'avait supplantée. C'était la source vive de son enfance, «l'état naturel de son âme[320]». Quand vint la crise morale de 1880, il n'abdiqua point la vérité, il l'ouvrit à l'amour[321].