L'amour est «la base de l'énergie[322]». L'amour est la «raison de vivre», la seule, avec la beauté[323]. L'amour est l'essence de Tolstoï mûri par la vie, de l'auteur de Guerre et Paix et de la lettre au Saint-Synode[324].
Cette pénétration de la vérité par l'amour fait le prix unique des chefs-d'œuvre qu'il écrivit, au milieu de sa vie,—nel mezzo del cammin,—et distingue son réalisme du réalisme à la Flaubert. Celui-ci met sa force à n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi, il lui manque le: Fiat lux! La lumière du soleil ne suffit point, il faut celle du cœur. Le réalisme de Tolstoï s'incarne dans chacun des êtres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chaîne fraternelle qui nous unit à tous[325]. Par l'amour, il pénètre aux racines de la vie.
Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures où le spectacle de la vie et ses douleurs sont si amers qu'ils paraissent un défi à l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est obligé de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre tout contact avec lui. Et comment fera celui qui a reçu du sort le don superbe et fatal de voir la vérité, de ne pouvoir pas ne la point voir? Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses dernières années, entre ses yeux impitoyables qui voyaient l'horreur de la réalité, et son cœur passionné qui continuait d'attendre et d'affirmer l'amour!
Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes trouvés dans l'alternative de ne pas voir, ou de haïr! Et que de fois un artiste,—un artiste digne de ce nom, un écrivain qui connaît le pouvoir splendide et redoutable de la parole écrite,—se sent-il oppressé d'angoisse au moment d'écrire telle ou telle vérité[326]! Cette vérité saine et virile, nécessaire au milieu des mensonges modernes, des mensonges de la civilisation, cette vérité vitale, semble-t-il, comme l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperçoit que cet air, tant de poumons ne peuvent le supporter, tant d'êtres affaiblis par la civilisation, ou faibles simplement par la bonté de leur cœur! Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacablement cette vérité qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vérité qui, comme dit Tolstoï, «est ouverte à l'amour?»—Mais quoi! peut-on pourtant consentir à bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La société se trouve sans cesse en face de ce dilemme: la vérité, ou l'amour. Elle le résout, d'ordinaire, en sacrifiant à la fois la vérité et l'amour.
Tolstoï n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses œuvres de la maturité, l'amour est le flambeau de la vérité. Dans les œuvres de la fin, c'est une lumière d'en haut, un rayon de la grâce qui descend sur la vie, mais ne se mêle plus avec elle. On l'a vu dans Résurrection, où la foi domine la réalité, mais lui reste extérieure. Le même peuple, que Tolstoï dépeint, chaque fois qu'il regarde les figures isolées, comme très faible et médiocre, prend, dès qu'il y pense d'une façon abstraite, une sainteté divine[327].—Dans sa vie de tous les jours, s'accusait le même désaccord que dans son art, et plus cruellement. Il avait beau savoir ce que l'amour voulait de lui, il agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le monde. L'amour lui-même, où le saisir? Comment distinguer entre ses visages divers et ses ordres contradictoires? Était-ce l'amour de sa famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se débattit dans ces alternatives.
Où est la solution?—Il ne l'a pas trouvée. Laissons aux intellectuels orgueilleux le droit de l'en juger avec dédain. Certes, ils l'ont trouvée, eux, ils ont la vérité, et ils s'y tiennent avec assurance. Pour ceux-là, Tolstoï était un faible et un sentimental, qui ne peut servir d'exemple. Sans doute, il n'est pas un exemple qu'ils puissent suivre: ils ne sont pas assez vivants. Tolstoï n'appartient pas à l'élite vaniteuse, il n'est d'aucune église,—pas plus de celle des Scribes, comme il les appelait, que de celles des Pharisiens de l'une ou l'autre foi. Il est le type le plus haut du libre chrétien, qui s'efforce, toute sa vie, vers un idéal qui reste toujours plus lointain[328].
Tolstoï ne parle pas aux privilégiés de la pensée, il parle aux hommes ordinaires—hominibus bonæ voluntatis.—Il est notre conscience. Il dit ce que nous pensons tous, âmes moyennes, et ce que nous craignons de lire en nous. Et il n'est pas pour nous un maître plein d'orgueil, un de ces génies hautains qui trônent dans leur art et leur intelligence, au-dessus de l'humanité. Il est—ce qu'il aimait à se nommer lui-même dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux,—«notre frère».
Janvier 1911.