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C'était de l'Inde en effet que devait sortir le Verbe agissant, dont Tolstoy fut l'annonciateur.

L'Inde était, en cette fin du XIXe siècle, et au début du XXe, en plein réveil. L'Europe ne connaît pas encore,—à part une élite de savants bien renseignés, qui ne sont pas très pressés de dispenser leur science au commun des mortels et se cantonnent volontiers dans leur coque linguistique, où ils se sentent à huis clos[356]—l'Europe est encore loin d'imaginer la prodigieuse résurrection du génie indien qui s'annonça dès les années 1830[357] et resplendit vers 1900. Ce fut une floraison éclatante et soudaine dans tous les champs de l'esprit. Dans l'art, dans la science, dans la pensée. Le seul nom de Rabindranath Tagore a, détaché de la constellation de sa glorieuse famille, rayonné sur le monde. Presque en même temps, le Vedantisme était rénové par le fondateur de l'Arya-Samâj (1875), Dayananda Sarasvati, celui qu'on a nommé le «Luther hindou»; et Keshub Chunder Sen faisait du Brahmâ-Samâj un instrument de réformes sociales passionnées et un terrain de rapprochement entre la pensée chrétienne et la pensée d'Orient. Mais, surtout, le firmament religieux de l'Inde s'illuminait de deux étoiles de première grandeur, subitement apparues,—ou réapparues après des siècles, pour parler selon le grand style de l'Inde, au sens profond[358]—ces deux miracles de l'esprit: Ramakrishna (1836-1886), le fou de Dieu, qui embrassait dans son amour toutes les formes du Divin, et son disciple, plus puissant encore que le maître, Vivekananda (1863-1902), dont la torrentielle énergie a, pour des siècles, réveillé dans son peuple épuisé le Dieu d'action, le Dieu de la Gitâ.

La vaste curiosité de Tolstoy ne les ignora point. Il lut les traités de Dayananda, que lui envoya le directeur de The Vedic Magazine (Kangra, Sakaranpur), Rama Deva. Dès 1896, il s'était enthousiasmé des premiers écrits parus de Vivekananda[359], et il savourait les Entretiens de Ramakrishna[360].—C'est un malheur pour l'humanité que Vivekananda, lors de son voyage d'Europe en 1900, n'ait pas été orienté vers Iasnaïa Poliana. Celui qui écrit ces lignes ne peut se consoler, en cette année de l'Exposition Universelle où le grand Swami passait à Paris, si mal entouré, de n'avoir pas été celui qui relie les deux voyants, les deux génies religieux de l'Europe et de l'Asie.

Ainsi que le Swami de l'Inde, Tolstoy était nourri de l'esprit de Krishna, «seigneur de l'Amour[361]». Et plus d'une voix de l'Inde le saluait comme un Mahâtmâ, un ancien Rishi réincarné[362]. Gopal Chetti, directeur de The New Reformer, qui se voua dans l'Inde aux idées de Tolstoy, le rapproche, en son écrit pour le Livre du Jubilé (1908), de Bouddhâ le prince qui renonça; et il dit que, si Tolstoy était né aux Indes, il eût été tenu pour un Avatara, un Purusha (incarnation de l'Ame universelle), un Sri-Krishna.

Mais le courant fatal du fleuve de l'histoire allait porter Tolstoy, du Rêve en Dieu des yogis au seuil de la grande action de Vivekananda et de Gandhi,—de l'Hind-Swaraj.

Détours étranges du destin! Le premier qui l'y conduisit fut l'homme qui, plus tard, devait devenir le meilleur lieutenant du Mahâtmâ indien, mais qui, en ce temps, était encore, comme Paul avant le chemin de Damas, le violent ennemi de ces pensées: C.-R. Das[363]... Est-il permis d'imaginer que la voix de Tolstoy a pu contribuer à le ramener à sa vraie mission?—A la fin de 1908, C.-R. Das était dans le camp de la Révolution. Il écrivit à Tolstoy, sans lui rien voiler de sa foi violente; il combattait, à visage découvert, la doctrine tolstoyenne de la Non-Résistance; et cependant, il lui demandait un mot de sympathie pour son journal, Free Hindostan. Tolstoy répondit une très longue lettre, presque un traité, qui, sous le titre de Lettre à un Indien, 14 décembre 1908, se répandit dans le monde entier. Il proclamait énergiquement la doctrine de la Non-Résistance et de l'Amour, en encadrant chaque partie de son argumentation dans des citations de Krishna. Il n'apportait pas moins de vigueur dans son combat contre la nouvelle superstition de la science que contre les anciennes superstitions religieuses. Et il faisait aux Indiens un reproche véhément de renier leur sagesse antique pour épouser l'erreur d'Occident.

«On pouvait espérer, disait-il, que, dans l'immense monde brahmano-bouddhiste et confucianiste, ce nouveau préjugé scientifique n'aurait point place, et que les Chinois, les Japonais, les Hindous, ayant compris le mensonge religieux qui justifie la violence, arriveraient directement à concevoir la loi de l'amour, propre à l'humanité, qui fut promulguée avec une force si éclatante par les grands maîtres de l'Orient. Mais la superstition de la science, qui a remplacé celle de la religion, envahit de plus en plus les peuples de l'Orient. Elle subjugue déjà le Japon et lui prépare les pires désastres. Elle se répand sur ceux qui, en Chine et dans l'Inde, prétendent, comme vous, être les meneurs de vos peuples. Vous invoquez, dans notre journal, comme un principe fondamental qui doit guider l'activité de l'Inde, l'idée suivante:

«Resistance to agression is not simply justifiable, but imperative; non-resistance hurts both altruism and egoism.»

«... Eh quoi! vous, membre d'un des peuples les plus religieux, vous allez, d'un cœur léger et confiant en votre instruction scientifique, abjurer la loi de l'amour, proclamée au sein de votre peuple, avec une clarté exceptionnelle, dès l'antiquité reculée!... Et vous répétez ces stupidités que vous ont suggérées les champions de la violence, les ennemis de la vérité, les esclaves de la théologie d'abord, ensuite de la science,—vos maîtres européens!