«Vous dites que les Anglais ont asservi l'Inde, parce que l'Inde ne résiste pas assez à la violence par la force?—Mais c'est tout juste le contraire! Si les Anglais ont asservi les Hindous, ce n'est que pour cette raison que les Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la violence comme principe fondamental de leur organisation sociale; ils se soumettaient, au nom de ce principe, à leurs roitelets; au nom de ce principe, ils ont lutté contre eux, contre les Européens, contre les Anglais... Une Compagnie commerciale—trente mille hommes, des hommes plutôt faibles—ont asservi un peuple de deux cents millions! Dites cela à un homme libre de préjugés! Il ne comprendra pas ce que ces mots peuvent signifier... N'est-il pas évident, d'après ces chiffres mêmes, que ce ne sont pas les Anglais, mais les Hindous eux-mêmes qui ont asservi les Hindous?...
«Si les Hindous sont asservis par la violence, c'est parce qu'eux-mêmes ont vécu de la violence, vivent à présent de la violence et ne reconnaissent pas la loi éternelle de l'amour, propre à l'humanité.
«Digne de pitié et ignorant l'homme qui cherche ce qu'il possède et ignore qu'il le possède! Oui, misérable et ignorant l'homme qui ne connaît pas le bien de l'amour qui l'entoure et que je lui ai donné!» (Krishna).
«L'homme n'a qu'à vivre en accord avec la loi de l'amour, qui est propre à son cœur et qui recèle en soi le principe de Non-Résistance, de Non-Participation à toute violence. Alors, non seulement une centaine d'hommes ne pourraient asservir des millions, mais des millions ne pourraient asservir un seul. Ne résistez pas au mal et ne prenez pas part à ce mal, à la contrainte de l'administration, des tribunaux, des impôts, et surtout de l'armée!—Et rien, ni personne au monde ne pourra vous asservir!»
Une citation de Krishna termine (comme elle a commencé) cette prédication de la Non-Résistance faite par la Russie à l'Inde:
«Enfants, levez plus haut vos regards aveuglés, et un monde nouveau, plein de joie et d'amour, vous apparaîtra, un monde de Raison, créé par Ma Sagesse, le seul monde réel. Alors, vous connaîtrez ce que l'amour a fait de vous, ce dont il vous a gratifiés et ce qu'il exige de vous.»
Or, cette lettre de Tolstoy tombe dans les mains d'un jeune Indien, qui était «homme de loi», à Johannesburg, en Sud-Afrique. Il se nommait Gandhi. Il en fut saisi. Il écrivit à Tolstoy, vers la fin de 1909[364]. Il lui annonçait la campagne de sacrifice, qu'il dirigeait depuis une dizaine d'années, dans l'esprit évangélique de Tolstoy[365]. Il lui demandait l'autorisation de traduire en langue indienne la lettre à C.-R. Das.
Tolstoy lui envoya sa bénédiction fraternelle, dans le «combat de la douceur contre la brutalité, de l'humilité et de l'amour contre l'orgueil et la violence». Il lut l'édition anglaise de l'Hind Swarâj, que Gandhi lui fit parvenir; et il pénétra aussitôt toute l'importance de cette expérience religieuse et sociale:
«La question que vous traitez, de la Résistance passive, est de la plus haute valeur, non seulement pour l'Inde, mais pour toute l'humanité.»
Il se procura la biographie de Gandhi par Joseph J. Doke[366], et il fut captivé. Malgré la maladie, il tint à lui adresser quelques lignes affectueuses (8 mai 1910). Et lorsqu'il se sentit rétabli il lui adressa, de Kotschety, le 7 septembre 1910,—un mois avant sa fuite vers la solitude et la mort,—une lettre d'une telle importance que, malgré sa longueur, je tiens à la reproduire, presque entière, à la fin de cette étude. Elle est et restera, aux yeux de l'avenir, l'Évangile de la Non-Résistance et le testament spirituel de Tolstoy. Les Indiens du Sud-Afrique la publièrent en 1914, dans le Golden Number of Indian Opinion, consacré à la Résistance passive en Sud-Afrique[367]. Elle fut associée au succès de leur cause, à la première victoire politique de la Non-Résistance.