Il résidait dans une jolie maison de campagne distante d'environ vingt milles de Londres. C'est là que je passai les premiers mois de ma vie d'orpheline en compagnie de sa gouvernante, Mme Mansell et des deux servantes Jane et Jemima. Le vieux général était alors en Hollande, recherchant, comme je l'appris plus tard, toutes les éditions originales ayant trait aux pratiques de Cornelius Hadrien, ce père confesseur qui flagellait les religieuses en punition de leurs péchés.
Nous étions au milieu de l'été lorsqu'il revint, et, tout aussitôt, on me restreignit considérablement les libertés dont je jouissais. Défense de cueillir les fleurs ou les fruits du jardin, tous les jours une leçon sous la direction du vieil autocrate lui-même. Ces leçons, assez simples au début, devinrent bien vite beaucoup plus difficiles, et, maintenant que bien des années ont passé là-dessus, il est évident pour moi qu'il employait la tactique du loup envers l'agneau pour me mettre en défaut et posséder un grief apparent contre moi.
Ce qui me fit plaisir, à cette époque, ce fut sa répugnance à me voir porter plus longtemps des vêtements sombres. Il prétendit qu'un deuil de plusieurs mois était un témoignage de respect suffisant à la mémoire de mes parents et que je devais être habillée dorénavant comme une jeune fille du rang que je devais occuper.
Bien que nous n'eussions guère de visiteurs, à part quelques vieux compagnons d'armes du général, je fus pourvue à profusion de luxueuses toilettes, d'élégantes chaussures, de jolies pantoufles ; mes pantalons et toute ma lingerie étaient ornés de dentelles. J'avais de superbes jarretières, une paire entre autres avec des boucles d'or et mon grand-père insistait pour me les mettre lui-même ; il ne prenait pas garde à la rougeur qui m'empourprait lorsqu'il feignait d'arranger en même temps mon pantalon et ma chemise, et ne se gênait pas pour dire que je ferais un joli morceau le jour où on me déshabillerait pour me corriger.
Peu à peu, mes leçons devinrent si difficiles que je n'y compris plus rien. Un jour, mon grand-père me dit : « Rosa, Rosa, pourquoi ne vous efforcez-vous pas de mieux faire? Je voudrais pourtant bien ne pas être obligé de vous punir! »
— Mais, grand-père, répondis-je, comment voulez-vous que j'apprenne chaque jour une aussi longue leçon de cet horrible français! Je suis sûre que personne n'en serait capable.
— Tenez votre langue, petite impertinente, je suis, je crois, meilleur juge qu'une gamine comme vous.
— Mais bon papa, vous savez bien que je vous aime et que je fais de mon mieux.
— Eh bien! prouvez-moi votre affection en vous montrant plus diligente, ou vos fesses feront connaissance avec une jolie petite verge que je garde à leur intention, répondit-il sévèrement.
Une autre semaine s'écoula, au cours de laquelle je constatai plusieurs fois qu'il jetait sur moi des regards ardents, lorsque je paraissais au dîner en robe de soirée (nous dînions toujours en toilette) et il me conseilla de porter à mon corsage un petit bouquet de fleurs assorties à ma carnation.