Jusqu'aux adieux de Fontainebleau, la conduite de notre Mamelouck envers son souverain ne laisse rien à désirer. L'amitié dont celui-ci ne cesse de l'honorer suffit à en fournir la preuve. Mais, à cette époque, Roustam ne justifie que trop le Donec eris felix… du poète. Quand vient le départ pour l'île d'Elbe, il ne suit point son bienfaiteur! Et les explications qu'il donne de son abstention ne servent qu'à le confondre: le bruit répandu dans Fontainebleau d'une tentative de suicide de l'Empereur, d'une part; l'impossibilité de trouver des chevaux pour essayer de le rejoindre à Fréjus, de l'autre, sont des prétextes qui ne sauraient tromper personne.

La vérité est qu'à l'instar de plus d'un ancien serviteur de Napoléon, Roustam a soif de repos, soif de la vie de famille: c'est là, et là seulement qu'il faut chercher les raisons de sa défaillance.

La Restauration allait-elle, du moins, lui procurer le calme et la tranquillité rêvés? Non, et Roustam s'en aperçut bientôt: en proie à la surveillance de la police que sa qualité d'attaché à la Maison du souverain déchu rendait méfiante, il jugea prudent de quitter Paris, et de se réfugier à Dreux, d'où il ne revint que quatre mois après.

Tout à coup, l'Empereur reparaît en France: ses compagnons de gloire se lèvent à sa voix, ses légions se reforment, et c'est en triomphe qu'il rentre à Paris. Roustam, dans l'espoir que l'Empereur ne lui tiendra pas rigueur de sa faiblesse, lui fait présenter par Marchand une demande d'emploi. Elle est mal reçue: «C'est un lâche! est-il répondu au fidèle valet de chambre. Jette cela au feu et ne m'en reparle jamais![14]»

Et Roustam comprend qu'il n'a plus qu'à se faire oublier!

Un jour, cependant, après la seconde Restauration, la police du Roi, qui ne le perd point de vue, constate, avec émotion, que, par deux fois, il vient de traverser la Manche! L'alerte est de courte durée. On ne tarde point, en effet, à apprendre que le but des voyages de Roustam, est de se produire, en costume de Mamelouck, dans les spectacles de Londres[15]! Triste métier, assurément, mais il fallait vivre, et les pensions de l'Empereur ne lui en fournissaient plus les moyens! Convenons, toutefois, qu'il eût pu et dû en trouver d'autres.

En 1825, il habite, à Dourdan, ville natale de sa femme, une maison spacieuse où il a pour voisin le père de Francisque Sarcey, qui dirige un pensionnat[16]. Son existence s'y écoule entre sa femme, qui a obtenu une recette des Postes, son beau-père et sa belle-mère. Son fils Achille s'est fixé à Paris, où il a trouvé une place au Journal officiel. Sa fille a épousé un huissier de la capitale, M. B… Et c'est à Dourdan que l'ancien Mamelouck meurt le 7 décembre 1845, à l'âge de soixante-quatre ans[17].

Le manuscrit de ses Souvenirs nous a été communiqué par un peintre distingué, ami des études historiques, M. Pierre Beaufeu, pour être imprimé dans notre Revue rétrospective, où il a vu le jour pour la première fois en 1888. M. Beaufeu le tenait des héritiers de M. B…, gendre de Roustam, qui lui en avaient fait hommage, ainsi que du portrait de ce dernier. Nous ne saurions assez le remercier de l'affectueux empressement avec lequel il a mis l'un et l'autre à notre disposition.

Le portrait, attribué à Gros, est un tableau à l'huile, et fait, aujourd'hui, partie des collections du musée de l'Armée, auquel il été donné par M. Beaufeu. Nous l'avons reproduit en tête de ces pages. Il représente Roustam dans son costume d'apparat, et fixe, sans contestation possible, puisqu'il émane de sa famille, ses traits, qui se retrouvent, d'ailleurs, dans plusieurs tableaux célèbres, par exemple dans le Napoléon à Ratisbonne de Gautherot et dans le Napoléon Ier à Vienne, de Girodet, dont nous donnons plus loin des fac-similés. Ces deux toiles sont à Versailles.

Quant au texte des Souvenirs, nous le réimprimons sans en supprimer, sans y ajouter un mot. Nous nous contentons de rétablir l'orthographe. Cependant celle de Roustam est trop curieuse pour que nous en privions le lecteur: il en trouvera un spécimen en tête de nos appendices, dans lesquels ont aussi pris place, outre son acte de décès conservé à la mairie de Dourdan, des pièces intéressantes tant pour l'histoire particulière des Mameloucks, que pour l'histoire générale de ces temps héroïques[18].