Par une juste réciprocité, Roustam ne marchande pas son dévouement à ses protecteurs; même il se montre si désintéressé qu'il faut trois années à Bonaparte pour s'apercevoir—non sans colère contre le chef de ses finances—que son Mamelouck n'a pas encore touché d'appointements! Il les fixe, aussitôt, à 1200 livres, et le nomme, à quelque temps de là, son porte-arquebuse (il était déjà chargé de l'entretien de ses armes), avec 2400 livres de pension. Enfin, il le fait inscrire pour une rente perpétuelle de 500 livres.
Ces mesures de justice inspirent à Roustam le désir d'en obtenir d'autres: indigné, non sans raison, de voir l'officier payeur du corps des Mameloucks, dont il continue à faire partie, lui retenir, depuis trois ans, la solde à laquelle il a droit, il l'oblige à rendre ses comptes, puis il demande et obtient son congé (1806).
Après la campagne d'Austerlitz, il épouse la fille de Douville, premier valet de chambre de Joséphine. Et non seulement l'Empereur autorise cette union, mais il signe au contrat et paye les frais de la noce.
Roustam accompagne l'Empereur en Prusse et en Pologne. À Iéna, une méprise des avant-postes français, dont ils essuient ensemble le feu, manque leur être fatale. Même aventure dans l'île Lobau, où la partie blanche du turban de Roustam attire sur l'Empereur, et sur lui-même, le feu de l'ennemi. À Eylau, il ne doit la vie qu'à un aide de camp de Murat qui l'empêche de s'endormir dans la neige. Il assiste à la bataille de Friedland et passe à Tilsitt, avec la Garde, la revue du tsar Alexandre. Il a le visage gelé, pendant la retraite de Russie, et rentre en France dans la voiture de l'Empereur.
Les Souvenirs de Roustam sont fertiles en anecdotes sur les grands soldats de l'Empire, tels que Lannes, Masséna, Berthier, Murat, le duc de Vicence, le maréchal Duroc, etc.
La vie intime de l'Empereur aux Tuileries et à la Malmaison est par lui peinte au vif, et la naïveté même de son pinceau donne de la vie et de la couleur à ses esquisses: il montre Napoléon soucieux de l'intérêt de ses serviteurs, au milieu des plus graves préoccupations; leur faisant rendre justice quand ils sont victimes de l'iniquité, les faisant soigner et les visitant lui-même, quand ils sont malades. L'Empereur pense à tout: il veut que Roustam envoie à sa mère son portrait en miniature par Isabey. Il va plus loin: il promet 10.000 livres de récompense et le remboursement de ses frais de voyage à un voyageur arménien qui offre d'amener cette femme en France—projet qui, d'ailleurs, ne se réalisa point.
C'est dans cette bonté d'âme, autant que dans le prestige de son génie, qu'il faut chercher l'explication des dévouements dont le grand homme fut l'objet, jusqu'à sa mort, de la part de ses plus humbles serviteurs.
Signalons, parmi les passages relatifs aux mœurs et au caractère de Napoléon, des anecdotes sur la naissance du Roi de Rome, et sur l'amour de son père pour les enfants. Il aime à plaisanter avec le fils de Roustam, dont il avait salué la naissance, après la bataille d'Eylau, en disant à celui-ci: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus, il te remplacera!»
Curieuses sont les conversations de l'Empereur avec le docteur Corvisart, qu'il ne cesse de traiter plaisamment de «charlatan». Elles confirment ce qu'on savait de son scepticisme en fait de médecine, scepticisme qu'en dépit de sa profession, Corvisart n'était, paraît-il, guère éloigné de partager.
Un jour, à la Malmaison, Roustam entend son maître lui demander une carabine pour tirer, des fenêtres du château, sur les cygnes de la pièce d'eau: indignation de Joséphine qui veut faire respecter ses beaux oiseaux et proteste avec véhémence; embarras de Roustam qui ne sait auquel entendre, et vive hilarité de l'Empereur, enchanté de sa confusion. L'illustre conquérant a toujours conservé, dans son caractère, un fonds d'espièglerie.