J'ai souffert comme un malheureux, mes jambes sont venues grosses comme un tonneau. Deux mois après, j'étais tout-à-fait guéri de cet accident[36].
Enfin nous sommes partis pour Alexandria, la ville de Tartarie, et, trois jours après, nous sommes arrivés dans cette ville. Quelques jours après notre arrivée, j'ai demandé au marchand que j'appartenais, la permission pour aller promener, et j'ai eu la permission.
Au moment que je quittais la porte, j'ai rencontré une petite demoiselle de mon âge, treize ans, native de mon pays et même ville. Elle était prise par les Tartares, deux mois avant moi.
Enfin je m'empressai de lui donner des nouvelles de ses parents. Elle me dit: «Votre sœur Marie est ici; si vous voulez, je vous conduirai chez son maître.» Je demandais pas mieux d'y aller partager toutes mes peines avec elle. Enfin elle me conduit jusqu'à sa porte. Je rentre à la maison pour demander ma sœur. Elle m'aperçoit. Elle saute à mon cou. Elle avait du courage plus que moi, car je pleurais si fort que je ne pouvais pas lui parler ni demander des nouvelles de ma pauvre mère que j'avais laissée à Gandja.
Elle me consola du mieux qu'elle put, en me disant que maman était esclave chez un Arménien qui était établi dans la ville, comme un grand négociant, et il a acheté maman et lui a donné sa liberté en lui disant qu'elle pourra aller dans son pays si elle veut. Maman, étant seule, n'a pas pu entreprendre le voyage, et elle vivait dans cette maison comme un ami jusqu'à ce que les communications soient libres pour qu'elle retourne dans son pays.
J'étais bien heureux d'apprendre que ma mère n'était pas loin de moi, car, de Alexandria à Kizliar[37], n'avait que vingt lieues. J'ai demandé au marchand que j'appartenais la permission d'aller voir ma mère: il n'a jamais voulu.
Après ça, j'ai fait plusieurs démarches auprès des négociants de mon pays pour qu'ils m'achètent et me gardent jusqu'à ce que nous écrivions à mon père pour qu'il vienne nous chercher, mais, malheureusement, personne a voulu nous rendre ce service-là, en me disant: «On veut vous vendre trop cher, sans cela je vous achèterais[38].»
J'étais désolé de ne pas pouvoir embrasser ma pauvre mère encore pour la dernière fois, car je suis parti pour Constantinople, quelques jours après, à Kizliar, avec un marchand de petits enfants, venant de Constantinople, qui m'a acheté, pour la sixième fois depuis que j'ai quitté mon pays. J'ai bien prié mon nouveau marchand pour qu'il achète ma sœur pour amener avec moi à Constantinople, pour que nous contions nos peines l'un à l'autre. Il n'a pas voulu non plus. Enfin j'étais tout-à-fait désolé. Je pleurais le matin jusqu'au soir. Ma pauvre sœur, elle m'a caressé bien tendrement en me disant: «Donne-moi un peu de tes cheveux. Je les ferai remettre à notre bonne mère» (pour lui bien assurer que j'étais vivant). J'ai été bien caressé pendant quinze jours. Elle prend les ciseaux et coupe une grande quantité de mes cheveux, en versant des torrents de larmes sur ma tête, en disant: «Mon cher Roustam, dans tout pays où tu iras, il faut pas négliger de m'écrire; tu vois bien que nous n'avons plus d'autre consolation que de te chérir et penser nuit et jour à toi. Si papa vient dans ce pays ici, nous l'enverrons à Constantinople, pour te chercher.» Et elle a pris l'adresse du marchand que j'appartenais, demeurant à Constantinople, pour donner à mon père. Même, elle m'a promis de m'écrire, mais, depuis cette époque-là, je n'ai reçu aucune lettre de mes parents, ni leurs nouvelles.
* * * * *
Je ne savais pas l'époque de notre départ de Kizliar. Ma pauvre sœur ne savait pas non plus, mais nous sommes partis, quelques jours après, dans la mer, pour Anapa. C'est le premier port de mer et frontière de la Turquie.