Il me dit: «Eh bien! C'est lui que j'ai nommé chef. C'est mon intention et tout le monde lui obéira. Si vous n'êtes pas content, je vous ferai prendre par les Français!»

Moi j'avais toujours peur que ce cochon-là me donne des coups de bâton.

Je lui dis: «Je les sais, à présent, vos ordres. Je vous jure, je lui obéirai.»

Heureusement, tout ça s'est bien terminé, sans les coups de bâton. J'ai appris, par une négresse de sérail, que la première femme du sheik El Bekri était bien fâchée de tout ce changement-là et sa fille pleurait toujours, que son père avait changé le mariage qui devait se faire avec moi, mais son père voulait Abraham.

Quelques jours après, j'appris que le général en chef a donné une grande bataille à côté d'Aboukir, et les Turcs ont été prisonniers ou tués. Le général Murat avait monté à l'assaut dans le vaisseau du pacha qui commandait l'armée turque et s'était battu avec lui, et lui a donné un coup de sabre qui coupa deux doigts et le prit prisonnier.

Donc, le général en chef était de retour au Grand Caire, disant toujours qu'il va rester tout-à-fait, et qu'il se ferait nommer roi d'Égypte. Tout le monde avait beaucoup confiance en lui.

À son arrivée, il donnait des grands dîners bien souvent à tous les grands personnages de la ville. Le sheik El Bekri, pour faire plaisir au général, il buvait toujours du vin dans un gobelet d'argent, pour que l'on voie pas. Il était si bien accoutumé au vin, qu'il faisait venir, tous les jours, deux bouteilles, une de vin et l'autre d'eau-de-vie, et mêlait tout ensemble, et buvait tous les soirs, et se soûlait comme un vrai ivrogne. Je voyais, tous les jours de sa vie, la même chose.

Un jour, j'ai accompagné le sheik pour aller dîner chez le général Bonaparte[49]; tout le monde était à table; je traversai un petit salon où j'ai trouvé monsieur Eugène[50] et deux autres personnes à table; ils m'ont présenté un bon verre de vin de Champagne, en me disant: «Bois, ça te fera pas du mal, c'est du bon de France!» J'ai bu, et je le trouvais très-bon. Ils m'ont forcé absolument boire un second verre.

Après le dîner, je monte à cheval avec le sheik pour retourner à la
maison: il n'y avait que la place à traverser. El Bekri avait vingt-cinq
Mameloucks. J'avais une gaîté extraordinaire, par le vin de Champagne.
Je faisais danser mon cheval à côté du sheik, comme un fou.

Voilà donc le sheik qui aperçoit ma gaîté. Quand nous sommes arrivés à la maison, il me fait demander en particulier pour me parler. Je me suis rendu dans le petit salon où il buvait tous les soirs et se soûlait; il n'avait pas même la force de monter dans le sérail: il me dit: «Tu as bu du vin, aujourd'hui, chez le général?» Je lui dis: «Non, j'ai bu du bon de France; c'est monsieur Eugène qui m'a donné deux verres.» Il me dit que j'étais un ivrogne: il me menaça de me faire donner des coups de bâton à mes pieds. Mais je n'avais pas perdu la tête; je lui dis: «Si vous avez le malheur de me punir de cette manière-là, je dirai à tout le monde que vous faites venir, tous les jours, du vin et de l'eau-de-vie et que vous vous soûlez tous les soirs, et si vous me faites pas taper sur mes pieds, je dirai rien, je vous jure ma parole d'honneur.»