Il me paraît qu'il avait peur des menaces que je lui avais faites, et finit par me dire qu'il me pardonnait pour cette fois; que, s'il m'arrivait une autre fois, il me ferait punir.

Tout ça se passait pour le mieux, mais j'étais toujours mécontent de l'injustice que l'on m'avait faite.

* * * * *

Il paraît que le général en chef avait l'intention de partir pour la France. Il fait demander, par monsieur Elias[51], son interprète, deux Mameloucks, pour son service. M. Elias s'est présenté, un jour, chez le sheik El Bekri, pour prendre deux: le sheik lui a donné deux. M. Elias me dit si je veux, il me ferait entrer chez le général, en me disant: «Les Français sont des braves gens, et sont tous chrétiens.» Je lui dis: «Oui, je demande pas mieux, car vous savez bien que je suis pas heureux chez le sheik.» J'avais conté toutes les injustices que l'on m'avait faites.

Voilà M. Elias parti avec deux Mameloucks, et il me laisse à la maison, en me disant: «N'aie pas d'inquiétude; je penserai à vous.» J'étais presque sûr d'y entrer, parce que je le connaissais depuis longtemps chez Sala-Bey.

Quand Elias fut arrivé, avec les deux Mameloucks, chez le général, un de ces jeunes Mameloucks, quand il aperçut le général, se mit à pleurer, parce qu'il avait peur de lui, quoique il n'était pas méchant.

Le général dit à Elias: «Je ne veux pas garder les personnes avec moi malgré leur gré; voilà un enfant qui pleure, il faut le ramener chez le sheik, et vous demanderez un autre de bonne volonté.» Elias dit au général: «Si vous voulez me donner une lettre pour le sheik, peut-être nous pourrions avoir le gros Mamelouck qui monte à cheval tous les jours avec lui; c'est un bon sujet, il est géorgien.» Le général lui donna une lettre pour le sheik, pour m'avoir à son service.

Le même jour, je vois arriver monsieur Elias avec une lettre pour le sheik. En passant à côté de moi, il me dit: «Ne craignez rien, je viens pour vous chercher.» Et il rentre dans le salon où était le sheik, lui remet la lettre du général, qui me faisait demander. Dans ce moment-là, j'étais dans ma chambre, exprès pour qu'on me fasse demander. Ça n'a pas manqué.

On vient me dire que le sheik me demande. Je me suis rendu auprès de lui: il fait la lecture de la lettre. Je lui dis exprès: «Je ne veux pas aller avec les Français, je désire rester toujours avec vous.» Il me dit: «Mon ami, ça ne se peut; le général en chef vous demande; s'il veut même demander mon fils, je ne pourrais pas lui refuser.»

De mon côté, j'étais bien content de quitter sa maison, car je me trouvais pas heureux de toutes les injustices que l'on m'avait faites pour un nouveau Mamelouck qui ne savait rien faire, même ni monter à cheval. J'ai dit au sheik exprès que je ne veux pas aller avec les Français: «Je suis bien plus heureux à votre service, j'irais bien pour vous faire plaisir, mais plus tard vous me ferez sortir de chez le général?» Il me dit: «Oui, je vous abandonnerai pas, et vous viendrez me voir tous les jours.» Après ça, je lui embrasse sa main, comme usage du pays, et je lui fais mes adieux. Mon domestique, qui était toujours avec moi, je lui fais seller mon cheval, et j'ai fait mes adieux à tous mes camarades. Surtout les deux Mameloucks que je regardais comme mes frères se sont mis à pleurer comme des malheureux, de voir le dernier moment de me quitter pour toujours.