* * * * *

Entré au service du général en chef Bonaparte le… (sic), monsieur Elias m'amène chez le général, qui me reçut dans son salon. Première chose qu'il me fait, il me tire les oreilles, il me dit si je sais monter à cheval, je lui dis oui. Il me demande aussi si je sais donner des coups de sabre. Je lui dis: «Oui, même j'ai sabré plusieurs fois les Arabes.» Je lui ai montré la blessure que j'ai reçue sur ma main. Il me dit: «C'est très-bien; comment tu t'appelles?» Je lui dis: «Ijahia». Me dit: «Mais c'est un nom turc, mais le nom que tu portais en Géorgie?» Je lui dis: «Je m'appelle Roustam.—Je ne veux pas que tu portes le nom turc; je veux que tu portes ton nom de Roustam.»

Après sa rentrée dans sa chambre, il m'apporte un sabre damassé, sur la poignée six gros diamants, et une paire de pistolets garnie en or. Il me dit: «Tiens, voilà pour toi! Je te le donne, et j'aurai soin de toi.»

Il me fait entrer dans une chambre remplie de papiers, il me fait emporter tout dans son cabinet. Je servis son dîner, le même jour, à huit heures du soir. Après dîner, il demanda sa voiture pour aller promener alentour de la ville. Il fait demander monsieur Lavigne, son piqueur, pour me faire donner un bon cheval arabe et une belle selle turque, et nous avons été promener, que j'étais placé à côté de sa portière.

Le soir même, il me dit: «Voilà ma chambre à coucher; je veux que tu couches à ma porte, et tu laisseras entrer personne, je compte sur toi!» Je lui dis, par monsieur Elias, qui était à côté de moi: «Je me trouve heureux d'avoir sa confiance, et je mourrais plutôt que de quitter ma porte et laisser entrer du monde dans la chambre. Vous pourrez compter sur moi.»

Le lendemain, j'ai resté à sa toilette, avec son valet de chambre, nommé
Hébert[52]. Mon intention était de faire entrer avec moi les deux
Mameloucks que j'aimais tant, qui étaient restés chez le sheik El Bekri,
mais malheureusement nous sommes partis trop précipitamment[53] pour la
France.

II

Départ de Bonaparte pour Alexandrie.—En route, je charge les Arabes, ce qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.—Embarquement pour la France.—Mes inquiétudes.—Le général me rassure.—Relâche à Ajaccio.—Une plaisanterie de mauvais goût.—Débarquement à Fréjus.—Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.—Départ de celui-ci pour Paris.—Ses bagages et sa Maison prennent la route d'Aix-en-Provence.—Notre convoi pillé par des brigands.—J'écris au général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.—J'arrête de ma main, à Aix, un des bandits.—Ma présentation à Madame Bonaparte.—Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18 Brumaire.—Murat et sa femme.—Le piqueur Lavigne.—Je fais une grave chute de cheval.—Bonté que le premier Consul et sa famille me témoignent en cette circonstance.—Mon portrait peint par Mme Hortense de Beauharnais.—Le premier Consul s'oppose à mon mariage.—La Malmaison.—J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de Lerebours celui des lunettes d'approche.—Bonaparte, empereur des Français.

On nous disait pas que nous allions en France; j'ai su ça bien longtemps après. Quelques jours après que je suis entré au service du général, le valet de chambre vient, à minuit, pour habiller le général; il me dit: «Nous allons partir pour Alexandrie, parce qu'il arrive une armée turque et anglaise.» Nous voilà donc partis précipitamment; je n'ai pas eu le temps même pour aller chercher mes effets que j'avais laissés chez le sheik El Bekri. Ce qui me faisait encore de la peine, c'était un pauvre domestique que je n'ai pas pu amener avec moi.

Nous sommes partis du Grand Caire le… (sic) et arrivés le soir à Menouf. Le général a dîné là, et nous sommes partis, le lendemain matin, pour Alexandrie, comme on disait.