En chemin faisant, nous avons rencontré une grande quantité d'Arabes qui barrait notre passage; j'ai demandé la permission au général pour charger sur les Arabes avec les guides qui étaient l'escorte du général. Il me dit: «Oui, va et prends garde que les Arabes te prennent, car on ne te ménagera pas!»
J'avais un bien bon cheval, je craignais rien et j'étais bien armé: j'avais deux paires de pistolets, un sabre, un tromblon et un casse-tête sur ma selle.
Après la charge, le général a demandé à monsieur Barbanègre, qui commandait la charge, si je m'étais bien comporté. Il lui dit: «Oui, c'est un brave soldat, il a blessé deux Arabes.» Après ça, le général il me fait donner un poignard d'honneur, le même jour, qui m'a fait le plus grand plaisir. Depuis cette époque-là, il m'a jamais quitté.
Nous sommes couchés, ce jour-là, dans le désert, sur le sable. Le même soir, monsieur Elias[54] arrive du Grand Caire, en dépêche pour le général; par même occasion, il m'a apporté des pastèques, c'est-à-dire des melons d'eau qui m'ont fait grand bien, car il faisait bien chaud, et il me disait: «Il y a pas l'armée turque ni anglaise, comme on le dit jusqu'à présent, et vous allez faire un autre voyage», sans me dire autre chose. Le voilà donc retourné pour Grand Caire.
Le lendemain, au matin, nous avons perdu un peu de la route, à cause de grande quantité de sable; nous avons aperçu plusieurs femmes arabes qui travaillaient à la terre. Le général me dit que je demande à ces femmes la route. Je galope mon cheval pour aller demander à ces femmes notre route. Quand les femmes m'ont aperçu, elles ont pris leur chemise qui était leur seul vêtement et ont montré leur derrière, enfin leur corps tout nu.
Nous sommes arrivés, à dix heures du soir, entre Alexandrie et Aboukir, au bord de la mer Méditerranée; on a mis les tentes, et on a commandé de faire le dîner.
J'aperçois, en rade, deux frégates; je demande à monsieur Eugène, qui était aide-de-camp du général en chef, ce que c'était que ces deux frégates, à qui elles appartenaient; il me dit qu'elles appartiennent aux Turcs. Il m'avait encore caché le secret, car c'étaient deux frégates françaises qui attendaient, en rade, après le général et son escorte, mais j'ai su ça que le soir. Dans cet intervalle-là, il faisait si chaud que je suis allé me baigner dans le bord de la mer. Voilà donc que j'aperçois monsieur Fischer[55], contrôleur du général, qui vient pour me chercher. J'arrive à la tente, et je dîne. Après ça, je vois tout le monde bien content et bien gai. Les soldats faisaient sauter leurs sacs, et les cavaliers laissaient leurs chevaux à ceux qui restaient encore dans le pays.
Je me suis adressé à monsieur Jaubert[56], interprète, un Français, un des interprètes du général: «qui ce que ça veut dire, je vois tout le monde bien content». Il me dit: «Nous partons pour Paris; c'est un bon pays et grande ville. Les deux frégates que nous voyons d'ici, c'est pour nous conduire en France». Et on me dit que je laisse mon cheval. Je prends seulement mon petit porte-manteau, contenant deux chemises et un châle de cachemire[57].
Me voilà parti, avec plusieurs officiers, à un petit quart de lieue de la tente, pour nous embarquer dans les chaloupes, pour rejoindre les frégates. La mer était bien agitée; les vagues cognaient sur nos têtes, les chaloupes étaient remplies d'eau, tout le monde était malade de ce petit trajet-là. Moi je n'étais pas du tout malade, au contraire. Je demandais toujours à manger. Le Mamelouck nommé Ali[58] était bien malade aussi. Nous sommes arrivés, le soir bien tard, dans la frégate, et nous sommes partis, sur-le-champ, tout le monde bien content. J'ai resté un jour entier sans voir le général[59]. Tous ces messieurs, pour me faire enrager, me disaient que, quand je serais arrivé en France, on me couperait la tête, parce que, quand les Mameloucks prenaient les soldats français, ils faisaient couper la tête la même chose: ça me donnait un peu d'inquiétude.
Trois jours après notre embarcation, j'ai demandé à parler au général, par monsieur Jaubert, qui parlait arabe. Enfin, il me fait parler le même jour. Le général me dit: «Te voilà, Roustam! Comment tu te portes?» Je lui dis: «Très bien, mais très inquiet sur mon sort.» Il me dit: «Mais pourquoi ça?» Je lui dis: «Tout le monde dit que, quand je serai arrivé en France, on me coupera la tête. Si c'est vrai, comme on dit, je voudrais que ça soit à présent, et qu'on me fasse pas souffrir jusque en France!» Il me dit, avec sa bonté ordinaire, en tirant toujours mes oreilles, comme tous les jours: «Ceux qui t'ont dit ça sont des bêtes; ne craignez rien, nous arriverons bientôt à Paris, et nous trouverons beaucoup de jolies femmes et beaucoup d'argent. Tu vois que nous serons bien heureux, bien plus qu'en Égypte!» Après ça, je le remerciai bien de la manière qu'il m'a reçu, et m'a donné la tranquillité, car j'étais bien inquiet.