Pour passer le temps dans la frégate plus agréablement, on a joué plusieurs fois aux cartes avec messieurs Berthier, Duroc, Bessières, Lavalette, enfin beaucoup de monde. Il a gagné plusieurs fois, m'a donné de petites sommes d'argent. Nous sommes arrivés en Corse, le pays du général, en traversant les côtes de Barbarie, et Tunisie[60]. Quand nous avons aperçu la côte de Corse, le général a envoyé le capitaine de frégate dans une chaloupe, pour faire dire aux autorités de la ville que le général Bonaparte arrive. Par ce temps-là, nous sommes arrivés et mouillé la frégate en rade, et nous avons vu arriver, dans les petits bateaux, toutes les autorités de la ville et beaucoup de belles dames de la ville[61] pour féliciter le général de son heureux retour. Nous avons pas fait la quarantaine comme on fait ordinairement. Le général a débarqué une heure après son arrivée en rade, ensuite descendu dans la maison qu'il était né. Je ne suis débarqué que le soir, à mon arrivée dans la ville. Le général il me fait demander comment je trouve son pays natal. Je lui dis: «Très-bien, c'est un bon pays.» Il me dit: «C'est rien, quand nous serons arrivés à Paris, c'est bien autre chose!»
À notre arrivée en Corse, on faisait la vendange; il ne manquait pas du raisin ni belles figues. C'était une régalade pour nous, car, en Égypte, nous n'avions pas de tout ça dans la maison que nous habitions. Il y avait plusieurs jolies femmes, qui avaient beaucoup de bonté pour moi, comme étant un étranger; mais, ce qui m'a fait plus de peine, c'est le bavardage de monsieur Fischer, qui avait dit au Général et au général Berthier, que j'avais fait ma cour à plusieurs de ces dames, et j'avais donné vingt-cinq piastres.
Nous sommes embarqués de nouveau dans la frégate, partir pour Toulon, mais le temps était si mauvais, nous sommes obligés de retourner encore en Corse, et nous y avons été un jour entier et nous sommes partis, le jour après, pour Toulon. Chemin faisant, le Général et général Berthier commencent à rire en me voyant, en disant: «Comment! Tu es plus habile que nous! Tu as eu déjà les femmes en France, et nous, nous en avons pas encore eu!» Je lui dis: «Je voudrais savoir qui ce qui vous a dit ça, car je pourrais vous assurer que c'est un mensonge. Je n'ai rien eu et rien fait.» Et ils m'ont dit: «C'est Fischer qui l'a dit.» Mais j'étais bien en colère contre ce vilain homme, d'avoir dit des menteries contre moi. J'étais si en colère que je voulais taper à Fischer.
Quand nous étions à quelques lieues de Toulon, nous avons aperçu sept vaisseaux anglais qui nous barraient le passage. L'amiral Ganteaume, qui commandait les frégates, a mis les deux frégates en défense et mis une chaloupe en mer, et attachée avec une corde après la frégate, en cas de besoin pour le général. Les Anglais, quoique encore bien éloignés de nous, tiraient des coups de canon. L'amiral Ganteaume a vu qu'il n'y avait pas moyen d'arriver jusqu'à Toulon, et nous avons laissé les Anglais sur la route de Toulon, et nous avons pris celle de Fréjus en Provence, que nous étions pas bien éloignés, car nous voyions les côtes. Nous sommes arrivés, quelques heures après, dans la rade de Fréjus. Les Anglais venaient tout près de nous et tiraient quelques coups de canon, mais ça nous faisait pas de mal, parce que les batteries des côtes nous protégeaient. Le général a envoyé, sur-le-champ, monsieur Duroc[62] à terre pour prévenir les autorités de la ville que c'est le général Bonaparte qui arrive. Après ça, les batteries des côtes ont tiré plusieurs coups de canon pour notre arrivée, et les deux frégates ont répondu avec des salves de cinquante coups de canon. Après, nous sommes tous débarqués, et nous avons été à pied jusqu'à la ville qui était à un petit quart de lieue. Nous sommes arrivés de très-bonne heure. Le général a reçu toutes les autorités de la ville, et demanda ensuite son dîner.
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Ordinairement, on fait quarante-cinq jours de quarantaine sans pouvoir descendre à terre, mais le général n'a pas voulu rester aussi longtemps, car nous sommes partis, le même soir, pour Paris, et les troupes qui étaient avec nous, quand nous sommes arrivés dans la ville de Fréjus.
Le général Berthier me dit: «Roustam, prête-moi ton sabre, je te le rendrai à notre arrivée à Paris.» Et je n'ai pas voulu lui refuser parce que j'avais un autre, et mon poignard[63] que le général m'avait donné dans le désert d'Égypte, avec une paire de pistolets que j'avais emportés avec moi du Grand Caire; j'avais de quoi me défendre, en cas de besoin.
Le général était encore dans un salon. Je suis mis dans une petite chambre, à côté de lui, pour mettre mes pistolets en bon état et bien les charger avec des grosses cartouches. Le général passait pour aller dîner. Il s'aperçut que j'étais bien occupé après mes pistolets. Il me dit: «Qu'est-ce que tu fais là?—Je charge mes pistolets, en cas de besoin.» Il me dit: «Nous sommes pas en Arabie, à présent, nous avons pas besoin de toutes ces précautions-là!» Et je laisse mes pistolets comme ils étaient.
Le général est parti, le soir, pour Paris, avec monsieur Duroc et le général Berthier, et je suis parti dans la nuit avec plusieurs personnes de la maison[64], et les bagages du général. Il a voyagé aussi avec nous[65] un monsieur de Fréjus, avec sa femme[66] qui était fort jolie. Il allait jusqu'à Aix en Provence. Nous sommes marché tout la nuit, et, le lendemain, sur les quatre heures après midi, nous sommes arrivés à six lieues d'Aix en Provence.
C'est là où on nous attaqua par trente brigands. C'était un coup d'œil affreux, pour cet homme avec sa femme, qui voyageait avec nous. On avait attaché le mari à la voiture, et on a pillé entièrement. Mais on n'était pas content de tout cela: on a déshabillé la pauvre toute nue; elle avait seulement une seule chemise sur son corps. On croyait qu'elle avait caché quelque diamant sur elle, étant bijoutière.