Après ça, les brigands sont venus sur notre voiture qui était chargée des bagages du général Bonaparte. Un monsieur qui était avec nous, il leur disait: «Messieurs, ne touchez pas cette voiture, parce qu'elle appartient au général Bonaparte!» On lui a donné un coup de fusil; il est tombé à terre, et il a manqué être tué. J'avais mon poignard sur moi: je voulais leur donner quelque coup, mais messieurs Danger et Gaillon[67], ils m'ont empêché, en me disant: «Si nous faisons quelque résistance, nous serons perdus!» Ces messieurs, ils me disaient ça en arabe; les autres ne comprenaient rien. Après ça, ils ont cassé toutes les caisses et ont pris tous les effets et toutes les argenteries du général, marquées B. Après ça, ils sont venus à moi. J'avais à peu près six mille francs, dans ma ceinture, tant en or qu'en argent. Ils m'ont pas donné le temps de défaire ma ceinture. Ils me l'ont coupée avec un couteau. Mon poignard était dans ma grande poche. Ils ne l'ont pas pris. Je suis pas fâché de cela, car c'était un souvenir du général qu'il m'avait donné dans le désert d'Égypte.
Un de ces brigands vient à moi. Il me dit: «Tu es mamelouck?» Je lui dis oui, car je parlais un peu français. Il me répond: «Tu viens manger du pain de la France, on te le fera sortir par le nez ou on te le fera vomir!» Après, je leur réponds rien et on me laissa tranquille. Après ça, ils sont partis tous les trente bien armés, comme les troupes régulières, dans les montagnes.
Le malheureux homme était, tout ce temps-là, attaché à la voiture, et sa femme en chemise, pleurait comme une Madeleine. Comme les brigands sont partis, nous avons détaché ce pauvre homme de sa voiture. Vraiment c'était un coup d'œil affreux. Ce pauvre homme s'est jeté dans les bras de sa femme. Il arrachait ses favoris, ses cheveux. Le sang coulait sur sa figure, de voir sa femme si maltraitée. Après, nous sommes partis, sur-le-champ, pour Aix en Provence, et arrivés, le soir, dans la ville, sans argent pour aller jusqu'à Paris, même pour manger.
Le lendemain, les autorités de la ville ont établi un conseil pour les pertes que nous venions de faire, et on a réuni toutes les troupes qui faisaient la garnison de la ville. On a envoyé dans les montagnes après les brigands, mais on n'a rien fait et rien trouvé. Nous étions nourris pour le compte de la ville, parce que personne de nous avait de l'argent.
J'avais toujours le châle de cachemire avec moi. Je voulais pas le vendre jusqu'à nouvel ordre; j'attendais toujours la réponse de la lettre que j'avais écrite au général, à mon arrivée à Aix en Provence. Je lui mandais: «que j'avais été attaqué par trente Arabes français, et on nous a pris tout, jusqu'à toute votre argenterie. Je n'ai pas de l'argent pour faire mon voyage ni pour manger. Quand nous étions dans la frégate, vous avez eu la bonté de me donner de l'argent, mais les Arabes français m'ont tout pris. Quand nous étions dans la ville de Fréjus, vous m'avez dit: «Tu n'as pas besoin de tes pistolets, parce que, en France, il n'y a pas d'Arabes»; mais je puis vous assurer, mon général, il y en a eu trente à la fois. Si j'avais mes pistolets chargés, j'en aurais tué quelques-uns, mais contre force n'est pas résistance. J'étais seul contre trente Arabes.»
Le troisième jour que nous étions à Aix, j'étais à la porte de l'auberge, qui donnait sur une grande promenade; j'aperçus un de nos brigands qui passait, un sac sur son dos, en boitant, dans la grande promenade. J'ai dit à un nommé Hébert, qui était avec moi: «Voilà un voleur qui passe. Je suis sûr que c'en est un!» Il me dit: «Je ne crois pas, car il me semble, c'est un soldat.» Je lui dis: «Je vas l'arrêter et je l'amènerai au Conseil; on le fera interroger.»
Je courus moi-même à lui; je lui dis: «Viens avec moi, j'ai quelque chose à vous dire», et je le conduis au Conseil où étaient toutes les autorités de la ville. On l'a interrogé beaucoup. Il répondit au juge que ce n'est pas lui qui était avec les brigands, mais qu'on lui a donné quelques petites choses malgré lui. On a défait son sac, qui contenait six couverts d'argent marqués B, qui appartenaient à mon général, trois bagues à la dame, avec un grand châle de mousseline, qui appartenait à cette pauvre femme qui était avec nous. On l'a jugé le même jour, et fusillé le lendemain.
On nous a dit que le général Murat devait passer par la ville, le quatrième jour. Je me suis présenté à la poste que les chevaux attendaient son arrivée; je me suis présenté à la portière de la voiture; je lui ai conté tous les malheurs qui nous étaient arrivés. Il me donna cent louis pour mon voyage.
Le même soir, j'ai pris la poste avec messieurs Danger, Gaillon et Hébert, pour Paris. Nous sommes arrivés à Lyon et fait séjour. Je suis parti par la route de montagne de Tarare, qui est très-élevée, mais pas autant que celle du mont Caucase. Quand nous sommes arrivés à la barrière de Paris, on nous a arrêtés là pour visiter nos papiers. Ces messieurs avaient des papiers, mais moi je n'avais rien. Je leur dis: «Je vas chez le général Bonaparte; on vous donnera des papiers, si vous en avez besoin.» Enfin on nous a laissés passer.
J'arrive rue de Chantereine, chez le général. Il me fait demander tout de suite à mon arrivée. Il rit bien de bon cœur, quand il m'a aperçu. Il me dit: «Eh bien, Roustam, tu as donc rencontré les Arabes français?» Je lui dis: «Oui, cependant vous m'avez dit qu'il n'est pas de Bédouins en France. Moi, je crois qu'il y en a dans tous les pays.» Et il me dit: «Oh! que non. Je ferai finir bientôt ça. Je ne veux pas avoir, en France, des Arabes.» Je lui dis: «Je crois ça sera un peu difficile.» Après ça, il me présente à sa femme. Je lui baisai sa main, comme à la mode d'Égypte. Elle m'a reçu avec bonté. Le soir même, elle m'amène, dans sa voiture, au Théâtre italien, et elle me fait donner une jolie chambre et un bon lit. Quelques jours après mon arrivée, j'ai eu la fièvre pendant quatre jours. Elle venait me voir tous les jours. Elle me faisait donner des bonnes et jolies couvertures pour me tenir chaud. On ne disait jamais rien à l'autre mamelouck qui était avec moi. Après ça, on nous a fait habiller tout en neuf. Quelques jours après, je voyais tout le monde courir dans la maison en pleurant. Je ne savais pas pourquoi.