Je rentrais dans le salon; je vois cette bonne madame Bonaparte sur un canapé, entourée de beaucoup de monde; elle était sans connaissance. Je me suis informé, à plusieurs personnes «qui ce qu'il y a de nouveau: tout le monde pleure, pourquoi ça?» On me dit: «Le général a été se promener avec monsieur Duroc, alentour de Paris, et on dit qu'ils ont été assassinés tous les deux.» Je me trouve donc dans un état affreux. Je pleurais comme un malheureux, mais, quelques heures après, j'ai vu arriver le général, à cheval au grand galop, au milieu de la cour, et tout le monde était bien content de son arrivée. De mon côté, j'étais le plus heureux des hommes. Il paraît qu'il a été à Saint-Cloud, pour chasser le Directoire qui tenait le Conseil dans l'orangerie de Saint-Cloud. Il a pris une compagnie de grenadiers et rentra dans la salle et mit tout le monde à la porte. Il y en a un qui a voulu donner un coup de poignard au général: deux grenadiers avaient paré le coup. Madame Bonaparte leur a donné, à chacun, une bague de diamant et le grade d'officier, pour récompense d'avoir sauvé son mari. Un mois après, nous avons été occuper le palais de Luxembourg, parce que la maison rue de Chantereine était trop petite, et il s'est fait nommer Consul.
Dans ce moment-là, le général Murat faisait sa cour à la sœur du général, qui fut mariée quelques jours après[68].
Le général Murat, il me faisait demander quelquefois chez lui. Il faisait voir sa femme, en me disant: «N'est-ce pas, Roustam, ma femme est bien jolie?» C'est vrai, aussi, elle était fort jolie et très aimable; même elle m'a fait présent d'une petite bague de souvenir. Dans ce moment-là, M. Eugène était encore sous-lieutenant dans les Guides du Consul, que l'on organisait. M. Barbanègre était colonel. Le général allait promener, tous les jours, en calèche sur les boulevards. Il donnait un bon cheval pour que je l'accompagne partout. Un jour, nous étions à la promenade, M. Lavigne, son piqueur, avait monté mon cheval, et il m'avait donné un autre que je montais ce jour, mais le général s'aperçut que je montais pas mon cheval et il fait arrêter sa calèche. Il me dit: «Eh bien, Roustam, ce n'est pas la jument que je t'ai donnée!» Je lui dis: «Non, mon général, c'est Lavigne qui monte aujourd'hui.» Il était placé à la tête de la calèche. Il le fait venir à côté de lui, qui était sur ma jument, et l'a beaucoup grondé d'avoir monté mon cheval[69]: «S'il montait encore une autre fois, il le mettrait à la porte.» Après ça, Lavigne mit pied à terre, et j'ai monté sur ma bonne et jolie jument. Il n'y avait pas, dans Paris, une trotteuse comme elle.
* * * * *
Un mois après, on fait préparer le palais des Tuileries pour le Consul. Quand il fut fini de meubler, le Consul est allé en grand cortège, et moi à cheval à côté de sa voiture, et a fait son entrée au palais avec grande cérémonie. Après ça, il se fait nommer Consul à vie. Quelques jours après, je montais à cheval pour aller promener avec M. Lavigne. J'avais un jeune cheval un peu rétif. En passant à côté du pont Royal, pour aller au bois de Boulogne, mon cheval ne voulait pas avancer. Je lui pique les deux flancs, et il partit au grand galop. Malheureusement, le pavé était fort mauvais. Il faisait bien chaud. Voilà donc mon cheval manque sur les quatre jambes. J'ai tiré si fort par la bride et bridon que tout était cassé dans mes mains, mais il n'est plus de moyen de soutenir mon cheval; il tombe à terre, et m'a jeté à quinze pieds de lui. Sa tête, sa poitrine, tout était déchiré; le sang coulait partout. Cette pauvre bête était malade pendant un mois.
Je voulais me relever, mais mon cœur me manque, et je pouvais pas remuer mes jambes. J'avais un grand pantalon de Mamelouck et un pantalon à la française, bien serré, un caleçon et une paire de bottes: tout était déchiré! Les morceaux de chair de mes jambes traînaient par terre. Beaucoup de bourgeois sont venus, avec Lavigne, à mon secours. Ils m'ont mis dans une voiture, sans connaissance, et on m'a mené au palais des Tuileries. On fait venir, sur-le-champ, M. Suë[70], chirurgien de la Garde, qui m'a saigné cinq fois, et mis plusieurs planches à mes jambes, et bien attachées avec des cordes. J'ai gardé ces planches pendant vingt jours.
Le Consul a beaucoup grondé Lavigne, parce qu'il m'avait donné un jeune cheval et rétif. Il était bien fâché de l'accident qui m'est arrivé. Il m'envoyait tous les jours son médecin pour savoir de mes nouvelles.
Ma blessure n'était pas encore guérie quand j'ai appris que le Consul va à l'armée[71]. Je voulais voir le Consul, mais le docteur ne voulait que je marche. Un jour, sur les six heures du soir, j'ai été voir le Consul après son dîner. Il me dit: «Te voilà! Comment t'es-tu laissé tomber du cheval?» Je lui dis: «Ce n'est pas ma faute, il me paraît que les chevaux de l'Arabie sont meilleurs que ceux de la France.» Et il me dit: «Tu sors trop bonne heure; tu fatigueras ta jambe.» Je lui dis que non, que je suis presque guéri. Je lui dis: «Mon général, j'ai appris que vous allez à l'armée; j'espère que j'irai aussi.» Il me dit: «Non, mon cher, ça ne se peut pas. Pour venir avec moi, il faut avoir des bonnes jambes, et monter à cheval.» J'ai dit: «Mais je marche bien aussi, je monterais aussi à cheval.» Il me dit: «Eh bien, marche au-devant de moi, pour voir si tu boites!» Je faisais mon possible pour marcher droit, mais c'était impossible, car je souffrais horriblement, et il me dit: «Ne craignez rien, je serai de retour bientôt. Tu resteras avec ma femme. Elle te laissera manquer de rien.»
Je n'étais pas content de rester à Paris, je désirais bien faire le voyage. Madame, qui était à côté du général, dans le salon, me disait: «Comment, Roustam! Pourquoi tu n'es pas content de rester avec moi? Je t'aurais bien soigné!» Enfin j'ai fait mes adieux au Consul et je suis allé dans ma chambre en versant des larmes de devoir rester à Paris, malade, sans parents, sans amis, ni même de connaissances.
Mademoiselle Hortense, la fille de Madame Bonaparte, me faisait venir chez elle bien souvent, pour faire mon portrait[72]; mes jambes me faisaient toujours du mal. Bien souvent j'avais envie de dormir. Elle me disait: «Roustam, ne dormez pas, je vais te chanter des jolis couplets!» Un autre jour, elle me donne une tabatière dessinée par elle.