Dans ma maladie j'avais Mme Couder[73] et son mari, pour me soigner. Sa fille venait tous les soirs, pour voir sa mère, et elle me soignait aussi quelquefois. Après ma maladie, je voulais me marier avec elle. Elle n'était pas jeune ni riche, mais je voulais faire son bonheur. J'attendais le retour du Consul, pour lui demander la permission, mais plusieurs personnes de la maison me disaient: «Le Consul vous donnera jamais son avis pour un mauvais choix comme ça.»

Après la bataille de Marengo, le consul arrive à Paris, le … (sic). Il fit demander, sur-le-champ, de mes nouvelles, si j'étais tout à fait rétabli.

Le premier service que j'ai fait, depuis le retour du Consul, c'était le jour d'une grande parade, que j'ai monté à cheval avec le Consul. Le maréchal du Palais, Duroc, voulait pas que je monte à cheval le jour de parade. Ça me faisait de la peine. Je demande alors, au Consul, la permission de ne jamais quitter, car M. Duroc veut m'en empêcher. Il me dit: «Monte toujours, il faut pas écouter Duroc, ni personne.» Après, j'ai monté toutes les fois qu'il y avait des parades. J'avais une selle turque, toute brodée en or, et un cheval arabe pour les jours de parade, et, pour le service ordinaire, j'avais des chevaux français, et la selle à la hussarde galonnée en or, et je m'habillais comme je voulais. J'avais des habits des Mameloucks, en velours et en casimir brodés en or, bien riches pour les cérémonies, et des habits de drap bleu et brodés, moins riches[74].

Un jour, au déjeuner du Consul, j'ai demandé la permission de me marier. Il m'a dit: «Mais tu es encore trop jeune pour ça. La demoiselle est-elle jeune et riche?» Je lui dis: «Non, mais elle sera une bonne femme. Je l'aime bien.» Il me paraît qu'on avait prévenu le Consul pour ça. Il me dit: «Non, non, je ne veux pas, tu es encore jeune et elle n'est pas riche. Elle a vingt-quatre ans; tu n'as que quinze ans, tu vois bien que ça ne peut pas s'arranger!» Enfin, il me refuse. J'ai bien vu que ce refus était pour mon bien et j'ai été obligé de dire au père et à la mère: «Le Consul ne veut pas que je me marie; c'est impossible de le forcer.» Après qu'on a dit ça à sa fille, elle était désolée de cette mauvaise nouvelle. Je l'ai consolée le mieux que j'ai pu. Elle a été mariée, une année après, avec un homme d'Amérique. J'ai fait donner une place à son mari, dans la même année.

Nous avons resté à la Malmaison trois mois pour prendre l'air de la campagne. Le premier Consul a voulu que je reste à Versailles chez M. Boutet[75] jusqu'à ce que j'apprenne à bien connaître les armes de chasse. Comme la Malmaison n'est pas bien éloignée de Versailles, je dis au premier Consul: «Si je reste toujours à Versailles, qui est-ce qui couchera à la porte de votre chambre pour vous garder dans la nuit? Je voudrais y aller le matin à six heures, et je travaillerais jusqu'à six heures après midi, et je viendrais ici pour faire mon service?» Il me dit: «Oui, tu as raison.»

J'ai fait tout ce trajet-là à cheval, et, pendant deux mois, M. Boutet m'a montré tous les objets qui étaient nécessaires pour la chasse. Quand j'ai appris tout, M. Boutet m'a donné une lettre pour le Grand Maréchal, par laquelle je pourrais charger les fusils du premier Consul, et ses pistolets. J'ai porté la lettre au Grand Maréchal. Il l'a montrée au premier Consul, qui a été satisfait. M. Lerebours[76] me montrait aussi, pendant longtemps, à connaître les lunettes et leur nettoyage, et j'étais chargé de visiter, tous les jours, les lunettes du premier Consul et de charger ses pistolets. Les jours de la chasse, je portais sa carabine et je chargeais les fusils toujours à cheval. Il me faisait toujours des compliments du service que je faisais auprès de lui.

Après quelque temps, le premier Consul a pris sa résidence au palais de Saint-Cloud, et il s'est fait nommer Empereur des Français, ce qui était un grand fait pour tout le monde.

III

Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de cachemire.—Colère de l'Empereur à cette nouvelle: il me fait donner un traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.—Berthier refuse de me rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.—Il m'invite à envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à Paris.—Mes campagnes.—L'Empereur consent à mon mariage.—Campagne d'Austerlitz.—Mariage du Vice-Roi d'Italie.—L'Empereur signe à mon contrat et paye les frais de ma noce.—Son couronnement à Milan.—Je réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtiens mon congé de ce corps.—Un cadeau de l'Empereur.—Danger par lui couru à Iéna.—J'apprends à Pultusk que je suis père.—Eylau.—M. de Tournon.—L'Empereur et le maréchal Ney.—Friedland.—Entrevue de Tilsitt.—La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».—Ma présentation au tsar Alexandre.—Fêtes de Tilsitt.—Dresde.—Mon retour à Paris dans la voiture de l'Empereur.—Surprise agréable que ma femme me ménageait.

Depuis trois années que j'étais chez l'Empereur, je n'avais pas été payé. Je n'avais aucun traitement. Je ne demandais rien et on ne me donnait rien non plus. L'Empereur ne savait rien de tout cela. Je n'avais pas même un peu d'argent pour acheter du tabac. J'avais un châle de cachemire. J'ai préféré le vendre que de demander de l'argent à l'Empereur. Cependant, toutes mes connaissances me disaient: «On croit, dans le monde, que l'Empereur vous donne beaucoup d'argent. Il faut en demander!» Mais j'ai beaucoup connu M. Venard[77], qui était mon protecteur et mon ami, qui me prit en amitié depuis mon arrivée d'Égypte. Il n'a jamais voulu que je demande de l'argent à l'Empereur, en me disant: «Laissez-le faire, l'Empereur vous laissera jamais manquer de rien; il faut rester comme vous êtes.» Enfin je suivis toujours ses bons conseils, et je m'en suis trouvé toujours bien.