Avec tout ça, je n'avais pas d'argent pour faire quelque petite dépense que j'avais besoin. J'ai donné mon châle à un homme qui venait quelquefois me voir, pour vendre quinze louis, mais le cochon m'a apporté dix louis, en me disant qu'il me remettra cinq autres dans trois jours. Les trois jours passent, un mois passe, pas de réponse! Je me suis présenté un jour chez lui. Il était déménagé, mais le portier me donna son adresse, qui était à côté du passage Feydeau. Je lui fais écrire plusieurs lettres. Je n'ai jamais eu aucune réponse. Un beau jour, j'ai été moi-même chez lui, que j'ai trouvé. Il me fait très-mauvaise mine, en me disant: «Je n'ai pas d'argent à vous payer: j'ai vendu votre châle quinze louis; dix pour vous, cinq pour moi!» Je le menace de le faire mettre en prison. Il me dit: «Je ne vous crains pas!» Je lui dis: «C'est bon, adieu, nous nous reverrons!»

Une personne m'a dit qu'il dînait tous les jours à la table d'hôte, à côté de la porte Saint-Martin, et j'avais bien l'adresse. Je me suis présenté, un jour, à deux heures après-midi, pour savoir s'il y était. La bourgeoise, dans son comptoir, me dit: «Vous demandez M. Antoine?[78] Il est à table.» Je lui dis: «C'est bien, je vous remercie.» Et je me suis retourné au palais des Tuileries. J'ai fait demander l'officier de grenadiers qui était de service, et que je connaissais depuis Grand Caire. Je lui demande deux grenadiers, et les mène à la maison où était à dîner M. Antoine. J'ai dit à la servante: «Dites à M. Antoine qu'il descende. Il y a une personne qui désire lui parler.» Le voilà qui descend. Je le mis entre les mains des grenadiers, pour le faire mettre en prison, mais il a bien vu que j'avais agi sévèrement; il me demande de le faire conduire chez lui, il me paiera tout de suite. Et je suis allé. Il m'a payé, comme nous étions convenus, et je donne douze francs aux grenadiers, pour boire la bouteille.

Un mois après, l'Empereur est venu à Paris[79] pour passer une grande parade et rester quelques jours à Paris. Comme je couchais toujours à sa porte, il me demanda un jour, à souper à minuit. J'avais son souper toujours à côté de moi; je le servais dans son lit où il était couché avec l'Impératrice. L'Empereur me dit: «Roustam, es-tu riche? As-tu de l'argent?» Je lui dis: «Oui, Sire, tant que j'aurai le bonheur d'être toujours auprès de Votre Majesté, ça sera une grande fortune pour moi.» Il me dit: «Enfin, si je te demande de l'argent, pourras-tu m'en prêter?» Je lui dis: «Sire, j'ai dans ma poche douze louis. Je vous donnerai tout.—Comment, pas plus que ça!—Non, Sire.» Et il me dit: «Combien as-tu d'appointements?—Rien, Sire. Je me plains pas; je me trouve heureux.—Enfin, combien gagnes-tu avec moi?» Je ne voulais pas encore lui dire la vérité. Il commença à être très-mécontent contre monsieur Fischer, qui était à la tête de sa Maison. Il me dit encore: «Dis-moi donc combien tu gagnes avec moi?» Je lui dis: «Rien. J'ai rien demandé, et ils m'ont rien donné.—Comment! Depuis deux années tu n'as pas d'argent?» Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire. En revenant d'Égypte, j'avais un châle de cachemire; je l'ai vendu pour avoir un peu d'argent, pour avoir du tabac et quelques petites dépenses que j'avais besoin de faire.»

Après ça, il se mit en colère tout-à-fait contre monsieur Fischer; il me dit: «Va chercher Fischer![80]» Comme je ne pouvais pas quitter la porte de l'Empereur, j'ai envoyé le chercher par un garçon de garde-robe. Quand Fischer m'aperçut, il me dit: «L'Empereur est-il de bonne humeur? Pourquoi me fait-il demander à l'heure qu'il est?» Je lui dis: «Je ne sais rien, mais ne craignez rien; il est de bien bonne humeur.» Et j'annonce monsieur Fischer à l'Empereur, qui le reçut assez mal. Il l'a beaucoup grondé, en lui disant: «Pourquoi Roustam n'est-il pas sur les états de ma Maison? Je suis entouré de Français qui me servent par intérêt. Voilà un homme qui m'est bien attaché. On ne lui donne pas d'appointements depuis deux années!» Et il lui dit: «Sire, je ne voulais rien faire sans ordres.» L'Empereur lui dit: «Vous êtes un imbécile; il fallait m'en prévenir; j'ai autre chose à penser qu'à ça. Allez sur-le-champ le faire mettre sur les états de mes valets de chambre!» Mais il n'a rien dit pour l'arriéré de deux années que j'avais rien reçu.

Après ça, on m'a payé 1.200 livres par an, comme tout le monde. Quelques années après, on m'a mis à 2.400 livres. On organisait la Maison de l'Empereur; on avait pris des Pages. Le contrôleur Fischer me dit: «Roustam, vous ne servirez plus l'Empereur.» Je lui dis: «Pourquoi ça? Je le sers depuis l'Égypte. Est-ce que l'Empereur est mécontent de moi?» Il me dit: «Non, on fait comme autrefois: vous donnerez les assiettes propres aux Pages qui les donneront à l'Empereur eux-mêmes, et vous recevrez les sales des mains des Pages.» Je lui répondis: «Non, je ne servirai pas de cette manière-là. Si l'Empereur me dit pourquoi je ne sers pas, alors je lui dirai ma façon de penser.» Je n'ai pas servi depuis cette époque-là, et l'Empereur ne m'en a jamais parlé.

Le prince de Neufchâtel avait présenté à l'Empereur un état pour organiser la chasse à tir, mais il manquait un porte-arquebuse. Le prince propose un homme pour porte-arquebuse, mais l'Empereur n'a pas voulu, en disant au Prince: «Cette place appartient à Roustam. Il a appris son métier chez Boutet, et il chasse toujours avec moi; même c'est un très honnête homme. Il faut avoir des égards.» Mais je ne savais rien de tout ça. J'ai su ça que quelques jours après.

Il y avait bien longtemps que le prince de Neuchâtel m'avait promis une permission de chasse pour Saint-Germain. Je l'attendais tous les jours pour faire une grande chasse au lapin: un jour, le chasseur du Prince m'apporta une très-grande lettre de la part du Prince. Je pensais que c'était ma permission de chasse. Point du tout, c'était mon brevet de porte-arquebuse[81], que le Prince m'envoyait, avec une lettre de lui très aimable. Cette place de porte-arquebuse montait à 2.400 livres par année. Après ça, je me suis présenté sur-le-champ chez l'Empereur, pour le remercier de toutes les bontés qu'il avait pour moi: «Je ferai mon possible pour mériter les bontés de votre Majesté.»

Il me dit: «Roustam, je t'ai donné un bon sabre en Égypte, je ne le vois pas. Pourquoi tu le portes pas?» Je lui dis: «Sire, quand nous sommes arrivés à Fréjus, le prince Berthier m'a demandé que je lui prête mon sabre et m'a dit qu'il me le rendrait à mon arrivée à Paris. Mais il ne me l'a pas encore rendu.» Il me dit: «Je ne veux plus de ça. Va le lui demander, de ma part, aujourd'hui.» Et je me suis rendu chez le Prince, et je lui ai demandé mon sabre de la part de l'Empereur.» Il me dit: «Je n'ai pas de sabre à toi. Je ne sais pas ce que tu me demandes.» Et je retourne à la maison. Je dis à l'Empereur ce que m'a dit le Prince. L'Empereur m'envoie une seconde fois. Il me dit: «Berthier veut garder ton sabre. Je ne veux pas ça. Dis-lui bien de ma part qu'il te rende ton sabre.» Et je retourne encore, le même jour. Le Prince me dit: «Comprends-tu le français?» Je lui dis: «Oui, monseigneur.» Il me dit: «Eh bien j'ai fait un troc avec l'Empereur; je lui ai donné un de mes sabres pour le tien.» Je lui dis: «Oui, je comprends très-bien, à présent.»

Et je conte tout ça à l'Empereur. Il me dit: «Berthier est un vilain. Ça ne fait rien. Je vais te donner un de mes sabres.» Il fait demander, à monsieur Hébert, son valet de chambre, tous ses sabres, et il m'en a choisi un assez bon, la lame et le fourreau tout en damas. Je l'ai bien remercié, et je l'ai porté tous les jours.

Quelques jours après, nous avons été passer quelques jours à la Malmaison. Un jour, à son coucher, il me dit: «Roustam, as-tu vu le maréchal Bessières?» Je lui dis: «Non, Sire, je ne l'ai pas vu aujourd'hui.» Et il me dit: «Je lui ai donné quelque chose pour toi.» Le lendemain, le maréchal Bessières m'a remis une inscription de 500 livres de rente en perpétuel, en me disant que c'était de la part de l'Empereur.