Quand nous sommes retournés à Saint-Cloud, l'Empereur était à se promener dans l'Orangerie. Il me dit: «Eh bien, Roustam, as-tu vu Bessières?» Je lui dis: «Oui, Sire, je vous remercie, il m'a donné un billet de 500 livres de rente.» Il me dit: «Tu ne sais pas les compter. C'est bien plus que ça.» Je dis: «Je vous demande pardon, Sire, je sais bien compter, il n'y a pas plus que 500 livres de rente.» Il me dit: «Ce n'est pas vrai. Va chercher ton billet, que je voie.» Le billet était dans ma chambre. J'ai été le chercher. Il a pris la lecture. Après ça, il me dit: «Tu as raison.» Et il me rend le billet, en me disant: «Je te fais 900 livres de rente: il me paraît que Bessières a gardé 400 livres pour lui. C'est bien mal de sa part!» Le même jour il a fait venir le maréchal Bessières, l'a beaucoup grondé pour ça. Le maréchal a cru que j'avais parlé pour ça à l'Empereur. Je ne le craignais pas, parce que je n'étais pas fautif. Il me dit un jour, le maréchal: «Je viens de parler à l'Empereur, et tu parleras à présent, si tu veux.» Je lui dis: «Monseigneur, je n'ai jamais parlé à l'Empereur que pour le remercier de toutes les bontés qu'il a eues pour moi; c'est lui-même qui m'a demandé mon billet. Je vous jure ma parole d'honneur, je n'ai pas ouvert la bouche contre vous.» Trois jours après, l'Empereur me fait donner, par son secrétaire[82], 400 livres de rente. Ça me fait donc les 900 livres de rente.

* * * * *

Avec tout ce bonheur-là, je n'avais jamais oublié ma pauvre mère et ma sœur. Je leur ai écrit quatorze lettres, par Constantinople et Saint-Pétersbourg, et je n'ai jamais reçu la réponse.

Nous étions, un jour, à la chasse; l'Empereur me dit: «Roustam, as-tu ton portrait?» Je lui dis: «Oui, Sire, je l'ai fait faire par monsieur Isabey, en miniature[83].» Et il me dit: «Le maréchal Brune va partir, aujourd'hui, pour ambassade, à Constantinople. Il faut envoyer ton portrait à ta mère.» Je n'étais pas content de ça, parce que l'Empereur m'avait promis, plusieurs fois, de faire venir ma mère.

Je dis à l'Empereur: «Sire, votre Majesté veut que j'envoie mon portrait à ma mère; est-ce que votre Majesté la fera pas venir?» Il me dit: «L'un n'empêche pas l'autre. Envoie toujours ton portrait et je la ferai venir après.»

Il y avait, à Paris, un marchand arménien qui voulait faire le voyage de Tartarie et de Crimée pour chercher ma mère et ma sœur que j'avais laissées dans ce pays-là, mais il me demandait un passeport signé par l'Empereur et trois mille francs et une voiture. Je me suis vu obligé de m'adresser à l'Empereur pour demander son consentement. Il me dit: «Cet Arménien demande tous ces objets-là pour vendre ses marchandises. Après ça, il viendra te dire qu'il n'a pas trouvé ta mère. Comme il connaît le pays, qu'il fasse le voyage, je ne lui donnerai rien d'avance. À son retour, il t'amènera ta mère. Si elle est morte, il t'apportera un certificat du gouverneur du pays. Après ça, je lui paierai tous les frais de son voyage et dix mille francs d'indemnité.»

Et je lui dis tout ça de la part de l'Empereur. Il n'a pas voulu entreprendre le voyage. Après ça, j'ai écrit encore plusieurs lettres, et je n'ai pu recevoir de leurs nouvelles.

J'ai fait toutes les campagnes avec l'Empereur: la première campagne d'Autriche, la campagne de Prusse et de Pologne, la seconde campagne d'Autriche, et celle d'Espagne, et la campagne de Moscou et de Dresde, et celle de l'intérieur de la France, et deux voyages d'Italie, et celle de Venise, et le voyage de la Hollande, où j'ai gagné la fièvre, et où l'Empereur m'a fait donner une voiture de la Maison pour retourner à Paris.

Sept ans après mon arrivée d'Égypte, je voulais définitivement me marier avec la fille de Douville, qui était fort jolie et appartient à honnête famille, et que je connaissais depuis fort longtemps. Elle avait seize ans, j'allais la voir tous les jours, mais je n'osais pas parler de mariage. Quelques jours avant le premier voyage d'Autriche, j'ai donné un déjeuner à Douville qui était premier valet de chambre de l'Impératrice Joséphine, et à monsieur Le Peltier, que je connaissais beaucoup par Douville, qui était son ami. J'avais donné le déjeuner à ces deux personnes pour demander à Douville sa fille en mariage. Après le déjeuner, j'ai dit à Douville: «Tu as une jolie fille et je suis garçon; si j'étais assez heureux de réussir, je demanderais en mariage.» Enfin, moi et Peltier, nous lui avons beaucoup parlé pour qu'il me refuse pas. Il m'a répondu: «Je tiens entièrement à la réputation de ma fille. Je ne peux pas dire oui, sans que l'Empereur vous donne son consentement.»

Comme nous partions pour l'Autriche, je lui ai demandé la permission pour écrire à sa fille, pour demander de ses nouvelles, et, à mon retour, je la ferai demander à l'Empereur. Enfin, nous nous sommes embrassés l'un et l'autre. Le même soir, Douville était de service. Je lui dis: «L'Empereur est dans sa chambre. J'ai grande envie de lui demander son agrément, avant mon départ[84].» Douville me dit: «Oui, je ne demande pas mieux, au moins nous serons tranquilles.» Et je me suis rendu chez l'Empereur.