Il me dit: «Eh bien, Roustam? Qu'est-ce que tu veux? Mes armes sont-elles en bon état?» Je lui dis: «Oui, Sire, mais j'ai une grâce à demander à Votre Majesté.» Il me dit: «Dis-moi ce que c'est.—Votre Majesté connaît le nommé Douville qui est attaché au service de l'Impératrice. Il a une fille fort jolie et jeune. Elle est fille unique. Je demande la permission de me marier.» Il me dit: «A-t-elle beaucoup filone[85] (c'est-à-dire beaucoup d'argent)?» Je lui dis: «Je ne crois pas, j'ai le bonheur d'appartenir à votre Majesté, il me manquera jamais rien!» Et il me dit: «Mais nous allons partir dans quelques jours. Tu n'auras pas le temps.» Je lui dis: «Si votre Majesté me dit oui, eh bien, ça sera à notre retour!» Et il me dit: «Oui, je t'accorde. À mon retour, je te marierai.» J'étais donc content comme un roi; j'étais tout de suite voir Douville. Je lui ai annoncé l'heureuse nouvelle pour notre bonheur, et il était bien content. Il m'a embrassé bien sincèrement.
Le lendemain, j'ai été faire une visite à sa femme et à sa fille, qui était déjà prévenue. Ils m'ont reçu à merveille et, quelques jours après, je suis parti pour l'armée. Nous avons traversé le royaume de Wurtemberg et Bavière et arrivé à Vienne. Après ça, nous sommes partis pour Austerlitz. C'est là où on a donné la dernière bataille décisive. Trois jours après, l'Empereur Napoléon a eu une entrevue avec l'Empereur d'Autriche. Après, nous sommes partis pour Schœnbrunn, à une lieue de Vienne, un grand palais de l'Empereur d'Autriche.
Un jour, je suis allé à Vienne de bien bonne heure, avec plusieurs de mes amis, pour déjeuner; j'ai resté dans la ville jusqu'à trois heures après midi; j'ai rencontré une personne de la Maison qui passait à cheval; je lui ai demandé s'il y avait quelque chose de nouveau. Il me dit: «Rien de nouveau depuis ce matin.» Je lui demande ce qu'il y a de nouveau: «Je vous prie de me le dire, car je ne sais rien, parce que je suis ici depuis ce matin.» Il me dit: «La paix est signée depuis ce matin; il est parti déjà un service pour Munich et l'Empereur part demain au matin.» Enfin j'étais le plus heureux des hommes, pour la tranquillité de tout le monde et pour mon bonheur, car je désirais bien arriver à Paris pour mon mariage, comme l'Empereur m'avait promis.
Nous sommes arrivés à Munich, et l'Impératrice est arrivée quelques jours après, pour rejoindre l'Empereur qui attendait pour le mariage du Vice-Roi, avec la fille du Roi de Bavière. Nous avons eu, tous les jours, grand fête, et la ville illuminée tous les soirs. L'Empereur a fait plusieurs chasses à tir et à courre où j'ai chargé ses fusils. Quelques jours après, nous sommes arrivés à Wurtzbourg où on avait préparé une grande fête pour l'Empereur et l'Impératrice.
L'empereur a chassé aussi une fois, avec le roi de Wurtemberg. À la chasse, l'Empereur a fait présent d'une carabine de grand prix au roi. Comme j'étais porte-arquebuse, j'ai porté la carabine chez le roi.
Quelques jours après, nous sommes arrivés à Paris. L'Empereur m'a promis de me marier, mais le Grand Juge et l'Archevêque de Paris ne voulaient me donner la permission, en me disant que je suis pas catholique romain. Je leur disais: «Je suis géorgien; les géorgiens sont tous chrétiens.» Il voulait pas entendre les raisons. Je suis obligé de m'adresser encore à l'Empereur, qui m'a donné une lettre pour le Grand Juge et une pour l'Archevêque de Paris.
Après ça, je suis marié un mois après mon retour de voyage. L'Empereur a eu la bonté de signer mon contrat de mariage et payer les frais de ma noce[86].
Dans le premier voyage d'Italie, pour le couronnement de l'Empereur, on voyageait si rapidement que tout le monde était tombé de fatigue et de sommeil.
L'Empereur restait quelques jours au palais de Stupinigi, à une lieue de
Turin.
L'Empereur fait plusieurs chasses du cerf. C'est moi qui chargeais toujours sa carabine.