L'Impératrice disait à l'Empereur: «Il faut rester encore ici quelques jours, parce que tout le monde est bien fatigué.» Et l'Empereur disait: «Ça sont des mous: vois Roustam. Il voyage nuit et jour avec moi, il n'est pas fatigué, il a toujours bonne mine!»

Le lendemain, nous sommes partis pour Alexandrie, et nous avons parcouru à cheval le terrain de Marengo, où on avait donné la grande bataille.

Un jour après, l'Empereur a couché, à Milan, dans son palais qui était préparé pour le recevoir, et nous avons resté à peu près un mois en faisant toujours quelque petit voyage dans le royaume.

Après ça, l'Empereur s'est fait couronner roi d'Italie, et l'Empereur partit pour Fontainebleau, en passant par le Mont-Cenis et Lyon.

Nous sommes arrivés tout seuls. Toutes les voitures et tous les hommes à cheval étaient restés en arrière, et sont arrivés un jour après nous.

Je compte toujours dans les compagnies des Mameloucks qui étaient attachées dans la Garde. Comme j'étais marié, je voulais avoir mon congé absolu, mais je retardais toujours pour toucher ma paye du régiment. Je ne l'avais pas reçue depuis trois années.

J'ai écrit plusieurs fois à monsieur Mérat[87], maréchal des logis des Mameloucks; je n'ai jamais reçu la réponse. La quatrième que je lui écris, je lui ai marqué que, s'il ne veut pas me payer ce qu'il me devait, je me ferais payer par l'Empereur. Il me paraît qu'il a eu peur, car il a fait voir ma dernière à son colonel.

Il m'a écrit une très-honnête, mais, au bas de la lettre, le colonel avait écrit quelques lignes en me disant: «Un inférieur doit obéir à son supérieur. J'écrirai à l'Empereur.» Je lui ai fait la réponse: «Quand il voudra écrire à l'Empereur, qu'il m'envoie sa lettre; je la remetterai à l'Empereur, comme je suis auprès de lui, la nuit et le jour.»

Je n'ai pas reçu la réponse.

Quelques jours après, monsieur Mérat, maréchal-des-logis, vient, à Saint-Cloud, chez moi, le matin à neuf heures, en bourgeois. Il était assis à côté de moi; il commence la conversation en me disant: «J'ai reçu une lettre de vous. Il m'a paru bien dur de la manière qu'elle était écrite.» Je lui dis: «Très-possible; je suis fâché de cela, vous savez bien que voilà la quatrième lettre que je vous ai écrite. Si vous aviez pris la peine de me faire la réponse à la troisième, vous n'auriez pas trouvé la quatrième aussi dure. J'ai reçu une lettre de vous, il y a quelques jours, où monsieur Delaitre[88] me menaçait, en me disant: «Un inférieur doit obéissance à son supérieur!» Vous croyez donc que je crains ses menaces? Non! non! Il faut pas qu'il mette ça dans sa tête; j'ai rien à faire avec lui. L'Empereur est mon chef, je n'en connais pas d'autre. Dorénavant, s'il m'écrit des lettres menaçantes, je dirai à l'Empereur ce que je pense de lui et vous, monsieur Mérat. Depuis trois années, je vous ai rien demandé: pourquoi me paieriez-vous pas ma solde de Mamelouck?»