J'appris donc à nager et, pour mon coup d'essai, je perdis un très-beau bijou en diamants, que m'avait donné l'Impératrice.

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À la Cour, on n'avait pas l'habitude d'intéresser le jeu. L'Empereur lui-même ne jouait jamais d'argent. Cependant, après la bataille d'Eylau, étant à Osterode, il jouait le vingt-et-un avec Murat, Berthier, Duroc, Bessières.

J'étais dans le salon à côté. J'entends appeler: «Roustam!» à plusieurs reprises. J'entre, et l'Empereur prit une poignée d'or et me dit: «Tiens, voilà de mon gain!» Il y avait six cents francs.

Le lendemain, il m'en donna autant, et, le surlendemain, sept cents francs. Il paraissait enchanté d'avoir gagné. Ce sont les seules fois où je l'aie vu intéresser le jeu, et, une autre fois, à Rambouillet, où il me donna quatre cents francs. Ce fut l'Impératrice qui eut la bonté de venir m'appeler, elle-même, dans la chambre de l'Empereur[101].

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Nous étions à Fontainebleau. On parlait du départ de l'Empereur pour l'île d'Elbe. Sa Majesté était fort triste et parlait à peine.

Un jour, on me demande, ainsi qu'à plusieurs autres, et avec les formes d'un chargé d'affaires, si j'étais dans l'intention de suivre l'Empereur. Je ne crus pas devoir répondre à la personne autre chose, si ce n'est que j'en causerais avec l'Empereur. J'avais une condition à y mettre.

On ajouta qu'à l'île d'Elbe, Sa Majesté n'aurait pas besoin de moi comme Mamelouck, qu'alors je ferais le service de l'antichambre. Je répliquai que je ferais le service comme par le passé et que, de même, je n'y reconnaîtrais de maître que l'Empereur, et que je n'y recevrais d'ordres que du Grand Maréchal. Enfin, la discussion devint vive, lorsqu'un grand personnage de la Cour vint s'en mêler, en me disant que j'étais un homme à lui, et que je ne pouvais pas faire autrement. Je lui répondis que je n'étais à personne qu'à moi-même; que mon attachement à l'Empereur était tout en engagement auprès de Sa Majesté; que, d'ailleurs, tout ceci me regardait avec Elle, et que je n'avais de compte à rendre à personne sur mes intentions, dans cette circonstance. Jamais je ne fus plus vexé et plus humilié.

Lorsque M. le comte Bertrand me fit venir chez lui et me demanda, avec la bonté et la douceur qui le caractérisent, si je suivais l'Empereur, dans toute autre circonstance où j'aurais eu l'esprit plus libre et plus agité, je lui eusse ouvert mon cœur, mais la nouvelle scène que je venais d'avoir avec les autres m'en avait ôté toute la faculté, et je me contentai de répondre que, sans doute, j'en avais le désir, mais que j'en causerais avec l'Empereur.