Alors je ne tins plus à cette horrible perspective, je perdis la tête et je résolus de fuir. J'écrivis à l'Empereur: je lui disais que j'étais forcé de m'éloigner et que, quand il le jugerait à propos, il me rappellerait.

Je chargeai quelqu'un de lui remettre ma lettre, mais on ne la remit pas[102]. Le style en était peut-être bien ridicule, vu le peu de facilité avec laquelle j'écris le français, et avec la tête désorganisée. Il fallait, sans doute, beaucoup d'indulgence, mais l'Empereur l'aurait interprétée, quelle qu'elle soit.

Je partis de Fontainebleau à une heure. J'arrivai à Paris le soir, au grand étonnement de ma famille. Je restai dans l'attente. Ma femme me dit: «Il faut espérer qu'il n'arrivera point d'événement à l'Empereur; tiens-toi prêt, dans le cas où Sa Majesté te ferait demander.»

Ce fut à cette époque où il vint deux envoyés de M. le comte d'Artois me demander des renseignements sur les diamants que l'Empereur m'avait envoyé chercher chez M. de la Bouillerie[103].

Comme je n'avais que la vérité à dire, je ne fus pas bien embarrassé, et je répondis à ces messieurs que l'Empereur m'avait effectivement donné ordre d'aller chercher ses diamants; que je m'étais présenté chez M. de la Bouillerie, muni d'un reçu de l'Empereur; qu'alors, il me les avait remis et que je les avais apportés à Sa Majesté, dans son cabinet; qu'il m'avait dit de les poser là et que je n'avais point connaissance de ce qu'il en avait fait.

Enfin, quelques jours s'écoulèrent, et j'appris que l'Empereur était parti de Fontainebleau.

Je pressentis, alors, qu'on n'avait point donné connaissance de ma lettre à Sa Majesté. On me nomma les personnes qui l'avaient accompagnée, et de la part desquelles je n'aurais craint aucun désagrément. Toutes étaient à mon gré. Alors, je résolus d'aller rejoindre l'Empereur à l'embarquement, et ma femme alla, de suite, à la poste aux chevaux, faubourg Saint-Germain, pour se procurer une chaise de poste. Elle rencontra un monsieur de notre connaissance, qui était dans la cour, et il lui dit: «Vous ne parviendrez pas à avoir des chevaux, car on vient de m'en refuser pour aller chercher mon beau-frère, à Fontainebleau.»

Elle ne se décourage pas, et entre au bureau où elle prie et supplie. On lui dit: «Madame, il n'y en a même pas assez pour le service des Souverains.» Elle revint désolée; moi j'étais au désespoir. Il fallut se résigner et, depuis, j'ai été fondé à croire que, dans le cas où j'aurais eu des chevaux, on ne m'aurait pas donné un passe-port.

Je ne tardai pas à être inquiété. Un chef de la police, que je connaissais, m'engagea à quitter Paris avant l'entrée du Roi, en me disant que ce serait le parti le plus sage; qu'il fallait mieux s'éloigner et aller passer quelque temps à la campagne, que d'attendre qu'on me renvoyât et qu'on m'exilât.

Tout ceci était nouveau pour moi, je ne pouvais pas concevoir qu'on pût me regarder comme un être dangereux. Mais, enfin, il m'assura qu'on me voyait, à Paris, avec inquiétude et je ne me rendis à ces raisons qu'à la sollicitation de ma famille qui me chérissait, et à qui l'idée de me voir tourmenter causait le plus grand chagrin.