«Dans tout l'Orient, dit le Mémorial de Sainte-Hélène, les Mameloucks étaient des objets de vénération et de terreur. C'était une milice regardée, jusqu'à nous, comme invincible».—«Deux Mameloucks tenaient tête à trois Français, parce qu'ils étaient mieux armés, mieux montés, mieux exercés; ils avaient deux paires de pistolets, un tromblon, une carabine, un casque avec visière, une cotte de mailles, plusieurs chevaux et plusieurs hommes de pied pour les servir. Mais cent cavaliers français ne craignaient pas cent Mameloucks. Trois cents étaient vainqueurs d'un pareil nombre. Mille en battaient quinze cents, tant est grande l'influence de la tactique, de l'ordre et des évolutions! Murat, Leclerc, Lasalle se présentaient aux Mameloucks sur plusieurs lignes. Lorsque ceux-ci étaient sur le point de déborder la première, la seconde se portait à son secours par la droite et par la gauche. Les Mameloucks s'arrêtaient alors et convergeaient pour tourner les ailes de cette double ligne; c'était le moment qu'on saisissait pour les charger: ils étaient toujours rompus[2].»

C'est ainsi qu'aux batailles de Namangeh, de Chebreis et des Pyramides, Bonaparte écrasa les cavaliers des beys Ibrahim et Mourad, qui se partageaient le pouvoir.

Après le siège de Saint-Jean d'Acre, beaucoup d'indigènes qui avaient secondé les Français, redoutant la vengeance de Djezzar-pacha, défenseur de la ville, les suivirent dans leur retraite en Égypte, et sollicitèrent un emploi dans leurs rangs. Le général Bonaparte en forma deux compagnies qui furent recrutées parmi les meilleurs cavaliers. Organisées par décret du 1er messidor, an VIII (20 juin 1800), elles prirent le nom de Compagnies de Janissaires à cheval. Elles se composaient de Mameloucks, de Syriens et de Coptes.

L'une d'elles avait été offerte au général en chef par le sheik de Chefa-Omar, lieu voisin de Saint-Jean d'Acre, qui l'avait levée presque entièrement à ses frais. Ce généreux ami de la France, cet ennemi du féroce Djezzar-Pacha s'appelait Jacob Habaïby[3].

En récompense, d'un dévouement dont la perte de tous ses biens, qui étaient considérables, avait été la suite, il fut nommé capitaine, dès le 14 octobre 1799, et devint successivement chef d'escadrons, puis chef de brigade, quelques mois après. En 1802, il quitte le service, et rejoint à Melun sa famille, qui fait partie des réfugiés. En même temps, il reçoit une pension de retraite de 4.000 francs qui, en 1808, s'augmente d'une dotation de 1.000 francs. Il devient légionnaire en mars 1814, se voit élevé, par la Restauration, au grade de colonel, affecté, le 5 juin 1815, au commandement de la place de Melun, enfin créé chevalier de Saint-Louis en 1821.

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Les Janissaires étaient sous les ordres d'officiers indigènes. Bonaparte avait choisi ceux-ci parmi les plus dévoués à sa cause, parmi les plus instruits et les plus aptes, en raison de leur connaissance des langues du pays, à lui servir d'interprètes. Les ministres de Louis-Philippe s'en souvinrent quand, au début de la guerre d'Algérie, en 1830, ils mirent trois d'entre eux, Jacob Habaïby, Soliman Salamé et Jean Renno à la disposition du maréchal Clauzel, qui demandait des interprètes possédant l'arabe et le turc.

À l'époque du rapatriement de l'armée d'Égypte, les Janissaires avaient sollicité l'autorisation de passer la mer avec elle, et même d'emmener leurs familles, pour lesquelles ils craignaient les représailles de leurs compatriotes. Leur demande fut agréée par Bonaparte: se souvenant de Toulon en 1793, il était peu soucieux d'imiter la conduite des Anglais et des Espagnols qui, lors de l'évacuation de cette ville, et malgré leurs promesses, avaient abandonné les trois quarts de la population à la vengeance des Conventionnels[4]. En touchant la terre française, ces «réfugiés» furent dirigés sur Marseille. Ils y restèrent jusqu'en mars 1802, époque où on les dirigea sur Melun, avec l'escadron des Mameloucks dont il va être parlé ci-après. Ils furent ramenés à Marseille en avril 1806[5].

Bonaparte n'oubliait point les hommes qui lui avaient donné des preuves de fidélité, à quelque nation qu'ils appartinssent: devenu Premier Consul, et voulant s'entourer d'une Garde, il arrêta, à cet effet, le 13 octobre 1801, la formation d'un escadron de 240 Mameloucks et l'envoi à Marseille, où ceux-ci se trouvaient encore, du chef de brigade Rapp, afin de pourvoir à son organisation et d'en prendre le commandement.

Trois mois après, le 7 janvier 1802, nouvel arrêté ramenant ce nombre à 150: «Il leur sera donné, y lisait-on, le même uniforme que portent les Mameloucks, et, pour marque de récompense de leur fidélité, ils porteront le cahouck et le turban verts.»