Environ deux mois après que j'eus rendu cet éclatant service aux assiégés, je me trouvais à déjeuner avec le général Elliot, quand tout à coup une bombe—je n'avais pas eu le temps d'envoyer les mortiers de l'ennemi rejoindre ses canons—pénétra dans la chambre et tomba sur la table. Le général fit ce qu'aurait fait tout le monde en pareil cas, il sortit immédiatement de la salle. Moi, je saisis la bombe avant qu'elle n'éclatât, et la portai au sommet du rocher. De cet observatoire j'aperçus sur une falaise, non loin du camp ennemi, un grand rassemblement de gens; mais je ne pouvais distinguer à l'œil nu ce qu'ils faisaient. Je pris mon télescope, et je reconnus que c'était l'ennemi qui, ayant arrêté deux des nôtres, un général et un colonel avec lesquels j'avais dîné la veille, et qui s'étaient introduits le soir dans le camp des assiégeants, s'apprêtait à les pendre en qualité d'espions.
La distance était trop grande pour qu'il fût possible de lancer avec succès la bombe à la main. Heureusement je me souvins que j'avais dans ma poche la fronde dont David se servit si avantageusement contre le géant Goliath. J'y plaçai ma bombe et la projetai au milieu du rassemblement. En touchant terre, elle éclata, et tua tous les assistants, à l'exception des deux officiers anglais, qui, pour leur bonheur, étaient déjà pendus: un éclat sauta contre le pied de la potence et la fit tomber.
Nos deux amis, dès qu'ils se sentirent sur la terre ferme, cherchèrent à s'expliquer ce singulier événement; et voyant les gardes, les bourreaux et toute l'assistance occupés à mourir, ils se débarrassèrent réciproquement de l'incommode cravate qui leur serrait le col, coururent au rivage, sautèrent dans une barque espagnole, et se tirent conduire à nos vaisseaux par les deux bateliers qui s'y trouvaient.
Quelques minutes après, comme j'étais en train de raconter le fait au général Elliot, ils arrivèrent, et, après un cordial échange de remercîments et d'explications, nous célébrâmes cette journée mémorable le plus gaiement du monde.
Vous désirez tous, messieurs, je le lis dans vos yeux, savoir comment je possède un trésor aussi précieux que la fronde dont je viens de vous parler. Eh bien! je vais vous le dire. Je descends, vous ne l'ignorez sans doute pas, de la femme d'Urie, qui eut, comme vous savez, des relations très-intimes avec David. Mais avec le temps—cela se voit souvent—Sa Majesté se refroidit singulièrement à l'endroit de la comtesse, car elle avait reçu ce titre trois mois après la mort de son mari. Un jour ils se prirent de querelle au sujet d'une question de la plus haute importance, qui était de savoir dans quelle contrée fut construite l'arche de Noé et à quel endroit elle s'était arrêtée après le déluge. Mon aïeul avait la prétention de passer pour un grand antiquaire, et la comtesse était présidente d'une société historique: lui, avait cette faiblesse commune à la plupart des grands et à tous les petits, de ne pas souffrir la contradiction, et elle, ce défaut, spécial à son sexe, de vouloir avoir raison en toutes choses; bref, une séparation s'ensuivit.